Un cours en ligne

Le contenu de ce blog est périssable.
Il s'agit de notes de cours, ou plutôt de schémas de cours, qui me servent pour traiter le programme de Lettres-philosophie devant mes classes de CPGE scientifiques, de première et de seconde année. Chaque année un nouveau thème, deux nouvelles oeuvres littéraires et une oeuvre philosophique.
J'en assume l'entière responsabilité, y compris lorsque s'y mêlent des jugements personnels sur des oeuvres et des auteurs, des conseils de lecture peu orthodoxes ou des pointes d'ironie. Le mot d'ordre que je m'efforce de suivre, lié à la lecture de Harry G. Frankfurt, est de ne pas mentir quand il est possible de baratiner, de ne pas baratiner quand ce n'est pas absolument nécessaire.

mercredi 18 septembre 2013

Cours d'introduction sur les usages de l'expression "temps vécu"

Temps et temps vécu

Le "temps vécu" est une expression rare, peu usuelle, qui peut même prêter à confusion. Dans l'usage ordinaire de la langue, on parle du temps de manière souvent très libre (voire confuse), sans autre précision.
Certes le temps est vécu... mais on dit "le temps passe vite" pas "le temps vécu passe vite". De même on ne dit pas "viens voir, la télé allumée est passionnante" mais "viens voir, la télé est passionnante" ou "Ce vêtement porté te va bien" mais "ce vêtement te va bien". Il y a des adjectifs descriptifs ou informatifs superflus. Et habituellement on ne sent aucunement le besoin de les exprimer quand on prend la parole.

Le poète ne s'en encombre pas. « Ô temps vécu, suspend ton vol » (pseudo-Lamartine) ne peut que nous faire sourire !

Une argutie ?

L'expression est un peu étrange. Au lieu de faire comme si de rien n'était, arrêtons-nous sur cette étrangeté. Le fait que « vécu » n'ait pas de contraire ou pas de contraire clairement identifié, participe de l'étrangeté. « Vivant » a un contraire, « mort » ; pas « vécu ». Ordinairement on distingue plutôt des qualités du vécu. On oppose un vécu inauthentique, mutilé, aliéné, malsain, en souffrance et un vécu authentique, complet, épanouissant, sain, heureux.
Certes il est possible de faire jouer une opposition – tout en la trouvant décisive – entre le temps vécu et quelque chose d'autre, le temps du monde, le temps des choses. Le contraire qui pourrait s'imposer, pour faire jouer une différence de nature, serait celui de « temps physique ». Qui recouvrerait à la fois le temps du monde et le temps de la science, du physicien qui invente les lois de la nature, modélise le monde et peut théoriser son évolution, remonter dans ce temps du monde et se projeter dans son avenir.
Le temps vécu l'est par nous, par nous autres les êtres humains. Par opposition le temps physique n'est pas vécu car il est « vécu » par les particules élémentaires ! Le temps du monde est à la fois le temps des êtres humains et celui des animaux, des plantes, des bactéries, des pierres, des gaz...
Mais comment savons-nous que le temps des plantes n'est pas vécu ? D'où le savons-nous ? Nous le savons depuis notre propre inscription dans le temps ! Depuis notre temps vécu et par rapport à lui ! C'est pour nous que le temps est ou n'est pas vécu. Pas pour les brins d'herbe ou les électrons !
Il ne faudra jamais oublier cette dissymétrie, qui est sans doute fondamentale.

Dans son étrangeté, ou son exotisme, ou son paradoxe, l'expression « temps vécu » n'est en rien dénuée de sens. On comprend déjà qu'elle ne soit pas si fréquente dans la langue commune, qui se détourne des redondances et se méfie d'éventuelles arguties, de subtilités langagières !
Certains usages techniques sont à l'abri de tels reproches. Le spécialiste emploie la langue différemment du reste de la population. Il a besoin de termes techniques pour désigner des notions, rompre avec le vague de la langue commune, développer son discours. Quels sont ces usages techniques pour l'expression de « temps vécu ».

Petit catalogue des emplois de l'expression

Un premier gisement d'emplois

Des chercheurs en sciences humaines peuvent parler du "temps vécu et du temps social" – titre d'un colloque pluridisciplinaire – le rapprochement des deux termes n'étant en rien innocent : il s'agit de réfléchir la manière dont on vit ici ou là en fonction de déterminant sociaux, qui varient au cours de l'histoire. Il s'agit d'un temps socialement vécu ou collectivement vécu.
Et c'est un temps dont l'étude est capitale en sciences humaines. Nous orientant dans une direction qui oppose le loisir (otium, skolè) et le temps productif, de l'activité artisanale, industrielle, commerciale. Qui suppose l'opposition de l'action libre et de la production contrainte (esclavage, salariat). Qui met en jeu le sens qu'on donne à la vie politique, valorisant déjà le temps de l'engagement politique et faisant de celui-ci un engagement pour d'autres formes supérieures d'activité (la culture, la création artistique, la réflexion philosophique). Et qui se complète par le temps vécu pour Dieu, le sabbat, le septième jour, la prière, la fête, temps du respect de l'interdit de travailler.

Deux illustrations. D'abord, les réflexions de Marx, dans Le Capital sur la durée de la journée et de la semaine de travail. Ensuite l'obsession du temps chez le libéral pour qui la parabole des talents est un des messages les plus importants de la Bible. Croyant comme Benjamin Franklin, qui est en effet certain que "le temps c'est de l'argent". L'être humain doit être un self made man, il doit réussir sa vie en ne perdant aucun instant, en saisissant toutes les occasions de bâtir une fortune !

Des psychologues et psychiatres l'emploient également. Ils parlent de "temps vécu" pour faire des distinctions. Tout le monde ne vit pas la temporalité (le fait d'être conscient d'être vivant et immergé dans le temps) de la même manière et il convient d'étudier les différentes formes d'altération de la perception du temps. Certaines maladies se traduisent par des confusions, d'autres par la disparition (au moins apparente) de cette perception du temps. On peut, sans évoquer de cas cliniques ou de maladies dégénératives, étudier la façon dont les enfants conçoivent le temps, et, à l'instar de Piaget, la genèse de la conscience du temps, pouvant être appréhendée comme réalité homogène qui existe en dehors de soi.
Un point à noter est qu'il existe des affections bénignes de la perception ou de l'usage du temps. Il peut nous arriver de vivre des désorientations temporelles sans conséquence, suite à un état de fatigue ou de légère ivresse. Existent aussi des pathologies ordinaires, très répandues de la « gestion » du temps. La pire car la plus fréquente et sans doute contagieuse est à n'en point douter la procrastination ! Le mot est à la mode depuis quelques années. Il désigne la tendance ou manie à remettre au lendemain ce qu'il faudrait faire le jour même. Tondre sa pelouse. Ranger le garage. Rendre visite à une vieille tante. Réviser son cours de lettres-philosophie.

Une petite vidéo divertissante, pour rappeler que le terme "procrastination" a une grande audience dans le monde anglo-saxon et que, s'il connaît un regain chez nous, depuis peu, c'est par contagion du "franglais" :
http://www.youtube.com/watch?v=UXziurFkQxM

Un autre point à noter est, sans doute, que le tortionnaire voulant arriver à ses fins et pas seulement détruire son ennemi peut forcer par divers moyens visuels et sonores un individu emprisonné à se désorganiser, à perdre ses repères temporels et du même coup tous ses autres repères psychologiques et moraux. C'est ce qu'a pu faire la CIA envers certains prisonniers, certaines personnes qu'elle range dans la catégorie des "terroristes" ou des ennemis mortels des U.S.A, même si, alors, elle se refuse à parler de "torture", au motif qu'il ne s'agirait que d'une torture psychologique !
Pour traiter ce point délicat, il faudrait consulter des livres bien documentés et réfléchis comme Du bon usage de la torture de Michel Terestchenko (La découverte, 2008).
Encore une petite vidéo pour découvrir ce penseur du politique :
http://www.dailymotion.com/video/x7oae1_du-bon-usage-de-la-torture-de-mich_news

Et la philosophie, où trouver le "temps vécu" ?

L'usage philosophique est rare. Et en employant l'expression, chacun lui donne un sens particulier, celui qu'il veut bien lui accorder. Aucune orthodoxie, aucun usage normal du terme ne semble se dégager.

Bergson n'emploie pas souvent l'expression, par exemple. Au chapitre III de l'Essai sur les données immédiates de la conscience, il oppose une fois un temps qui serait su et un temps qui au contraire serait vécu, et il utilise alors l'expression de « durée vécue ». C'est tout. Et il faudra sans doute se demander pourquoi. Car faire de l'absence un simple oubli qu'il conviendrait de réparer serait bien imprudent !
L'expression  « durée vécue » se retrouve dans d'autres oeuvres de Bergson comme Matière et mémoire.

L'adversaire de Bergson sur la question du temps emploie quant à lui volontiers l'expression de « temps vécu ». C'est bien sûr Bachelard qui, dans La Dialectique de la durée, oppose magistralement le temps vécu et le temps pensé ou voulu (qui est vécu mais aussi et surtout pensé et voulu, par un sujet qui ne s'enferme ni ne s'enfonce dans ses rêveries, son monde imaginaire mais qui planifie son action et s'efforce de la faire aboutir de la rendre efficace) pour défendre une thèse discontinuiste au sujet du temps, pour évoquer les rythmes de l'existence et pour valoriser une attitude qui consiste à se tourner vers les possibles qui s'offrent à soi, possibilités d'action ou même de repos !
Comment se fait-il que nous ayons un texte de Bergson au programme pour traiter le "temps vécu" et pas un texte de Bachelard ? Mystère ou arcanes des programmes officiels...
Certains préfèrent peut-être les chauves aux barbus, les métaphysiciens aux scientifiques, les esprits romantiques tournés vers le passé aux esprits positifs, tournés vers l'avenir.

Des commentateurs de Bergson emploient l'expression de "temps vécu", à l'instar de M. Schumann, dans "Modernité de Bergson" (Revue des deux mondes, p. 89, 1988) avec la curieuse expérience de pensée suivante : « Si tous les mouvements de l'univers étaient uniformément accélérés, bien mieux : si, à la limite, une rapidité infinie resserrait le successif dans l'instantané, aucune formule scientifique ne serait modifiée. Cette situation fictive fait bien sentir que le temps de la science n'est pas celui de l'existence. Qu'est-ce donc alors que ce temps de l'existence auquel le bergsonisme affectera le mot durée? C'est le temps vécu et, comme tel, donné là où il est vécu, dans la conscience."
Propos recueilli sur Wikipedia où, une fois de plus, le pire côtoie le meilleur.

Les lecteurs de Bergson l'emploient aussi, comme le psychiatre Minkowski, auteur de Le temps vécu (1933).
Ou bien comme Gilles Deleuze, dans un cours de Vincennes de 1983 sur le cinéma, où la question du temps est amenée.
"(...) je dis, il y a un intérieur du temps. Là aussi ce n’est pas difficile et pourtant il y a tellement de contresens sur lesquels on se précipite ; le contresens le plus immédiat c’est d'en conclure que le temps il est "en nous" et c’est le thème du temps vécu. Mais c’est pas du tout ça, dire "il y a un intérieur du temps". C’est pas dire que le temps est intérieur à nous ou du moins pour faire comprendre. C’est là où je te réponds sur ce que tu disais quant à la durée bergsonienne peut-être pour faire comprendre ce qu’il y a d’inconcevable dans la formule qui a l’air si simple :" il y a un intérieur du temps". Pour faire comprendre il faut peut-être passer par ce premier niveau : le temps vécu, le temps intérieur à chacun de nous, parce que en effet ça nous permet de distinguer le temps intérieur à chacun de nous. C’est une première manière de se démarquer du temps extérieur, du temps chronométrique et Bergson fera complètement comme ça, si bien que tu n’as pas complètement tort.
Il y a mille textes de Bergson sur ce qu’est ce que c’est la durée. Bah, c’est le temps intérieur à nous. On ne peut pas dire : "tu te trompes". Et en même temps c’est pire que si tu te trompais. Je veux dire, si tu ramènes Bergson à ça, évidemment à ce moment là Bergson mérite la manière dont les manuels le traitent. (...)
Alors il nous dit le temps intérieur et puis il en parle beaucoup et puis dans son premier livre, l'Essai sur les données immédiates, c’est même l’aspect qui l’emporte le plus. Mais plus qu’il va y aller, on voit qu’il s’agit bien d’autre chose. Et puis le temps intérieur à nous, bien sûr, c’est une idée pas mauvaise parce que ça permet encore une fois de se démarquer du temps chronométrique et que c’est une manière très approximative de designer quelque chose de beaucoup plus profond, à savoir que c’est pas le temps qui est intérieur à nous ; c’est nous qui sommes à l’intérieur du temps. C’est-à-dire que le temps est une intériorité, et pas la nôtre, pas "notre" intériorité, sans doute à un premier niveau le temps c’est notre intériorité."

Ou encore, plus récemment, François Chenet, qui dans Le Temps, temps cosmique, temps vécu (2000), se livre à une vaste enquête anthropologique.
En voici le résumé, suivant la quatrième de couverture :
Qu'est-ce que le Temps ? Quelle est sa nature et quel est son mode d'existence ? Quelle est la relation de l'esprit au temps ? S'il est vrai que le temps, à la fois familier et mystérieux, est inscrit au cœur de la condition humaine comme au cœur des communautés humaines engagées dans une histoire, en quoi une réflexion sur le temps permet-elle de comprendre la condition humaine et les rapports complexes que les sociétés humaines entretiennent avec le temps ? Enfin, est-il possible de transcender le temps ? Ou bien la sagesse se résume-t-elle à l'art du bon usage que nous devons faire du temps ? En dépit d'un questionnement bimillénaire, énigmatique demeure la nature du temps. Et certes, le temps reste paradoxalement insaisissable, alors que nous y sommes plongés sans pouvoir jamais en faire abstraction. Si la réflexion sur le temps se heurte à maintes apories qui résistent, c'est que le temps est une réalité contradictoire sur l'expérience de laquelle la pensée vient sans cesse se briser, oscillant entre une définition tautologique et une interprétation dénaturante du temps. Le problème du temps n'en constitue pas moins l'une des questions fondamentales de la philosophie, voire même l'unique problème philosophique. Le problème du temps fait ici l'objet d'une élucidation systématique qui conjugue approche philosophique, apports des sciences de la nature et apports des sciences humaines. Embrassant les diverses formes de temps - temps physique ou temps cosmique, temps biologique, temps psychologique, temps social, temps historique - et s'interrogeant sur leur articulation, le présent ouvrage se propose de donner une vue d'ensemble, cohérente et rigoureuse, de cet immense sujet.
Au passage on aura remarquer le goût pour les clichés, avec la mention de "l'unique problème philosophique" ou l'usage du terme passe-partout d'"articulation".

Margaux Kobialka (La quête de la vérité dans "Il se fait de plus en plus tard" d’Antonio Tabucchi, 2005) dégage ainsi ce qui serait l'essentiel de ce dernier ouvrage : "Chenet constate qu'il existe deux formes temporelles. L'une qui correspond à la notion physique, sans début ni sans fin, qui s'écoule de manière uniforme, l'autre, le temps psychologique, enraciné dans le temps physiologique, celui de l'existence de notre organisme. Contrairement à l'immutabilité du temps cosmique, le temps vécu-psychologique est vivant, se souvient et subi des fluctuations périodiques, il n'est pas le même pendant l'enfance et la vieillesse."
Ainsi le temps vécu serait vivant, charnel, changeant, irrégulier... voire catastrophique, brisé, plié, chaotique. Restons très prudent vis-à-vis de ce genre de propos, qui promet beaucoup, se déplace irrésistiblement vers la psychologie, manie les mots avec fougue et brio mais peut-être pas avec une grande rigueur. La personnification du temps vécu est patente. Constatons-là. Elle a sans doute son intérêt propre. Est-elle vraiment juste ? À chacun de se faire une idée en menant sa propre enquête à partir de sa lecture de l'Essai sur les données immédiates de la conscience.

Il peut encore être noté que certains auteurs vont faire jouer l'opposition du vital (ce qui relève de la vie) et le vécu (ce qui renvoie à un moi conscient de vivre). Bergson parle lui-même d' « élan vital ». Alors la durée vraie peut être considérée non comme du temps vécu mais comme du temps vital. C'est ce qu'affirme par exemple un commentateur de Bergson, Bernard Gilson dans La révision bergsonienne de la philosophie de l'esprit (Vrin, 11992) :
« La physique mathématiquement quantifiable réduit à la spatialité inerte le temps vital reconnu par Bergson. La conception de la causalité physique isole un moment antérieur et un moment ultérieur comme deux termes juxtaposés de telle sorte que le second résulte du premier à titre d'effet. (…)»

Poursuivons notre recherche de l'expression « temps vécu » dans les discours philosophiques, hors du bergsonisme.

Les phénoménologues et existentialistes

Le courant phénoménologique fait un usage du terme, mais avec parcimonie, ses principaux représentants n'usant pas de cette expression même s'ils valorisent le vécu comme donné premier, originaire, déjà-là. Un colloque récent consacré à la conscience du temps chez Husserl oppose ainsi dans son intitulé le "temps vécu" et le "temps cosmique".
On peut en cherchant bien trouver l'expression chez Lévinas. Chez d'autres aussi, sans aucun doute. Et on pourra risquer l'équation « temps vécu » = « temps originaire ». En usant de précaution, cela va sans dire !


Le temps est une notion capitale des existentialistes, illustrée dans leurs œuvres théoriques comme dans les romans que certains existentialistes ont produit. Ainsi Camus discute longuement du mythe de Sisyphe ou expose dans le recueil de nouvelles intitulé L'É des réflexions sur les œuvres d'art périssables qui veulent durer, sur le sentiment d'éternité lié aux nuits dans le désert, sur les villes modernes sans passé... L'existentialiste, de même que le phénoménologue fait un usage récurrent de la notion de "vécu". Il peut donc lui arriver de parler de « temps vécu ». Sartre utilise ainsi l'expression de "temps vécu de la naissance à la mort" dans son étude sur Flaubert, L'Idiot de la famille, t. III, p. 809, pour insister sur la paradoxe de vies romanesques, comme celle d'Emma Bovary qui sont en réalité chaotiques et toujours sous le signe de l'accident, de l'imprévisible...
Dire que le personnage de fiction "Emma Bovary" vit le temps ou qu'il y a pour ce personnage du temps vécu, c'est s'inscrire dans un paradoxe. C'est non la vie d'Emma qui crée en elle ou autour d'elle du chaos, une zone d'imprévisibilité, c'est bien sûr l'intrigue construite par Flaubert, la mise en récit de cette vie qui arrivent à produire cet effet. Avec son talent, voire son génie, le romancier produit un puissant effet de réel. Rien de plus fixé une fois pour toutes que la vie d'Emma Bovary ! Pour savoir ce qui lui arrive, il suffit de tourner les pages et de lire le dernier chapitre d'Emma Bovary ! Toutefois parce que Flaubert a adopté une forme de " réalisme vulgaire et souvent choquant de la peinture des caractères" et parce que nous nous identifions au personnage, cette vie est que nous découvrons dans le roman est inquiète, imprévisible pour nous, apparaît chaotique !
    Lecture d'un chapitre de Florence Emptaz, extrait d'Aux pieds de Flaubert (Grasset & Fasquelle), sur Emma, "état d'âme qui balance", et le pied bot d'Hyppolite :
De cette première considération découle une seconde considération, symétrique à la première. Et fort intéressante !
Un personnage de fiction obéit à un destin inexorable mais peut sembler soumis à l'aléa, aux caprices d'un temps qui ne cesse d'introduire du désordre dans l'ordre d'une vie. Une personne réelle n'a aucune destinée fixée par qui ou quoi que ce soit mais peut néanmoins vivre des rôles, comme un personnage de roman, qui introduisent dans sa vie une direction stable et même font disparaître le désordre.
Nous ordonnons notre vécu en construisant le récit de notre existence. De même que Flaubert construit la vie d'Emma Bovary. Le temps vécu d'Emma apparaît chaotique ; le temps vécu de la personne qui a conscience de jouer des rôles restera chaotique, même si les rôles endossés sont pesants, prenants, car la mise en récit ne concerne que ce qui est déjà vécu, pas ce qui reste à vivre. Mais une personne de mauvaise foi, qui refuse l'idée même qu'elle joue un rôle quand précisément elle joue un rôle, ou qui a tendance à être ce qu'on attend d'elle, en surjouant le rôle fixé par d'autres, à l'instar du garçon de café observé par Sartre, réduit le déploiement de sa vie à un destin, à un ensemble de comportements stéréotypés. Et perd le sens du temps vécu !

Les situs

Plus marxistes que phénoménologues, les situationnistes font, eux, dans la seconde partie du XXe siècle, un usage assez systématique du terme, en opposant le vécu (digne et authentique) et le spectaculaire (dégradé et dégradant), partant le temps créatif et les cycles de l'aliénation moderne. Guy Debord, dans La Société du spectacle, chapitre 5, temps et histoire, § 142 :
L'histoire qui est présente dans toute la profondeur de la société tend à se perdre à la surface. Le triomphe du temps irréversible est aussi sa métamorphose en temps des choses, parce que l'arme de sa victoire a été précisément la production en série des objets, selon les lois de la marchandise. Le principal produit que le développement économique a fait passer de la rareté luxueuse à la consommation courante est donc l'histoire, mais seulement en tant qu'histoire du mouvement abstrait des choses qui domine tout usage qualitatif de la vie. Alors que le temps cyclique antérieur avait supporté une part croissante de temps historique vécu par des individus et des groupes, la domination du temps irréversible de la production va tendre à éliminer socialement ce temps vécu.

Raoul Vaneigem parle quant à lui de "l'espace-temps du vécu et la correction du passé", in Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations, deuxième partie Changement de perspective. Ces textes sont intéressants, mais assez difficiles à lire et à interpréter.

Les philosophes heureux (d'être philosophes)

Enfin quelques penseurs en marge des courants utilisent à l'occasion l'expression de temps vécu ou même en font une notion cardinale. Deux exemples – il en existe sans doute d'autres mais je les ai pas encore trouvés – un penseur qui se déclare lui-même hédoniste, Michel Onfray, un penseur plus classique, André Comte-Sponville, qui défend néanmoins une philosophie du bonheur lui aussi.

Dans Esthétique du pôle nord (2002), Onfray voyage, avec son père, s'émerveille du monde et distingue plusieurs modalités temporelles, dont celle du temps vécu comme temps des personnes qui ont l'heur de vivre dans des sociétés traditionnelles, hors du torrent du progrès !
Dans une interview, Comte-Sponville revient sur la question philosophique du temps, qu'il a abordée dans un ouvrage, L'Être-temps (1999) et fait fonctionner une opposition assez radicale, entre le temps vécu et le temps :
« La temporalité, c’est le temps tel qu’il apparaît à la conscience : c’est le temps vécu, le temps subjectif, le temps de l’âme, si l’on veut. Elle est surtout composée de souvenirs du passé et d’anticipations du futur : la mémoire et l’imagination nous occupent davantage que l’attention ; l’espérance ou la nostalgie davantage que l’action ! Ce que j’appelle le temps, au contraire, c’est la durée telle qu’elle existe objectivement, dans le monde ou la nature. Or, dans la nature, rien n’est jamais passé ni futur, tout est présent : le réel, c’est ce qui existe actuellement. D’un côté, donc, une temporalité toujours distendue, dans notre esprit, entre le passé et l’avenir ; de l’autre, un temps réel, toujours concentré dans le présent. »

Test de rentrée

Questionnaire de rentrée (4 heures)
Le temps vécu

La notation de ce devoir tiendra compte de la présentation, de la correction de l'orthographe et de la rigueur du propos en général.


I. Lecture et étude des trois œuvres au programme (3 heures)

Voici trois extraits. Lisez-les attentivement puis produisez un commentaire pour chacun.

A. Sylvie, X. Le Grand Frisé

J’ai repris le chemin de Loisy ; tout le monde était réveillé. Sylvie avait une toilette de demoiselle, presque dans le goût de la ville. Elle me fit monter à sa chambre avec toute l’ingénuité d’autrefois. Son oeil étincelait toujours dans un sourire plein de charme, mais l’arc prononcé de ses sourcils lui donnait par instants un air sérieux. La chambre était décorée avec simplicité, pourtant les meubles étaient modernes, une glace à bordure dorée avait remplacé l’antique trumeau, où se voyait un berger d’idylle offrant un nid à une bergère bleue et rose. Le lit à colonnes chastement drapé de vieille perse à ramage était remplacé par une couchette de noyer garnie du rideau à flèche ; à la fenêtre, dans la cage où jadis étaient les fauvettes, il y avait des canaris. J’étais pressé de sortir de cette chambre où je ne trouvais rien du passé. « Vous ne travaillerez point à votre dentelle aujourd’hui ?… dis-je à Sylvie. — Oh ! je ne fais plus de dentelle, on n’en demande plus dans le pays ; même à Chantilly, la fabrique est fermée. — Que faites-vous donc ? » Elle alla chercher dans un coin de la chambre un instrument en fer qui ressemblait à une longue pince. « Qu’est-ce que c’est que cela ? — C’est ce qu’on appelle la mécanique ; c’est pour maintenir la peau des gants afin de les coudre. — Ah ! vous êtes gantière, Sylvie ? — Oui, nous travaillons ici pour Dammartin, cela donne beaucoup dans ce moment ; mais je ne fais rien aujourd’hui ; allons où vous voudrez. » Je tournais les yeux vers la route d’Othys : elle secoua la tête ; je compris que la vieille tante n’existait plus. Sylvie appela un petit garçon et lui fit seller un âne. « Je suis encore fatiguée d’hier, dit-elle, mais la promenade me fera du bien ; allons à Châalis. »

B. Mrs Dalloway

(...) Elle regardait ainsi à travers la vitre la vieille dame d'en face montant à l'étage. Laissons la monter les escaliers si elle le voulait ; laissons la s'arrêter ; laissons la ensuite gagner sa chambre, comme Clarissa l'avait souvent vu faire, entrouvrir ses rideaux puis à nouveau se poster à l'arrière, dans l'ombre. Quoiqu'on pense de cela - cette vieille femme regardant par la fenêtre, inconsciente d'être vue elle-même ... Il y avait quelque chose de solennel dans cela ; mais l'Amour et la Religion détruiraient cela, quoique ce soit, la privauté de l'âme. L'odieuse Kilman détruirait cela. Cette vision lui donnait envie de pleurer.
L'amour détruisait aussi. Tout ce qui était bon, tout ce qui était vrai passait. Prenez Peter Walsh. Il fut un homme charmant, intelligent, avec des idées sur tout. Si vous vouliez en apprendre sur le pape disons, ou sur Addison, ou juste discuter de l'absurde, avec qui que ce soit, à propos de quoi que ce soit, Peter en savait plus que n'importe qui. C'était Peter qui l'avait aidée, Peter qui lui avait prêté des livres. Mais regardez les femmes qu'il a aimées - vulgaires, triviales, ordinaires. Pensez au Peter amoureux - il vint la voir après toutes ces années, et de quoi lui parla-t-il ? De lui. Horrible passion ! Dégradante passion ! pensa-t-elle, songeant à Kilman et son Elizabeth se rendant aux Army et Navy Stores.
Big Ben sonna la demi-heure.
Comme cela était extraordinaire, étrange oui, touchant, de voir la vieille dame (elles avaient été voisines pendant tant d'années) s'éloigner de sa fenêtre, comme si elle était reliée à ce son, à cette corde. Aussi incroyable que cela fût, cela avait quelque chose à voir avec elle. Au milieu des choses ordinaires, le doigt baissait, tombait, rendant le moment solennel. Elle était obligée par ce son, s'imaginait Clarissa, de bouger, d'aller quelque part - mais où ? Clarissa essaya de la suivre alors qu'elle tourna et disparut, et elle parvint juste à voir son bonnet blanc se déplacer dans le fond de la pièce. Pourquoi des credos, des prêtres et des mackintoshs ? alors que, pensait Clarissa, voilà le mystère, voilà le miracle ; cette femme oui, qu'elle pouvait voir aller de la commode à la table de toilette. Elle pouvait encore la voir. Et le mystère suprême dont Kilman prétendrait avoir la solution, ou dont Peter prétendrait avoir la solution, mais dont Clarissa était sûre qu'aucun d'entre eux n'avait encore l'ombre d'une solution, ce mystère suprême n'était que cela : il y avait ici une chambre, là une autre. Est-ce que la religion répondait à cela, ou l'amour ?

C. Essai sur les données immédiates de la conscience

Bref, lorsque le déplacement de mon doigt le long d’une surface ou d’une ligne me procurera une série de sensations de qualités diverses, il arrivera de deux choses l’une : ou je me figurerai ces sensations dans la durée seulement, mais elles se succéderont alors de telle manière que je ne puisse, à un moment donné, me représenter plusieurs d’entre elles comme simultanées et pourtant distinctes ; — ou bien je discernerai un ordre de succession, mais c’est qu’alors j’ai la faculté, non seulement de percevoir une succession de termes, mais encore de les aligner ensemble après les avoir distingués ; en un mot, j’ai déjà l’idée d’espace. L’idée d’une série réversible dans la durée, ou même simplement d’un certain ordre de succession dans le temps, implique donc elle-même la représentation de l’espace, et ne saurait être employée à le définir.


II. Réflexion sur une expression courante (1 heure)

L'homme est-il prisonnier du temps ?


Dégagez la problématique de ce sujet de dissertation. Vous pouvez apporter tous les éléments de réflexion que vous souhaitez ; ce n'est pas une introduction rédigée qui est demandée, seulement une réflexion qui indique la façon dont il faut, à votre avis, aborder et traiter le sujet.

Bibliographie sur le temps vécu

Le temps vécu, quelques lectures pour bien débuter

Pour ne pas tout oublier de l'année dernière, une citation en guise de préambule : « La pensée en s'exprimant dans une image nouvelle s'enrichit en enrichissant la langue. L'être devient parole. La parole apparaît au sommet du psychisme de l'être. La parole se révèle le devenir immédiat du psychisme humain », Gaston BACHELARD, L'Air et les songes (1943)

L'adjectif « vécu » mérite une explication que le même auteur peut apporter. En effet, il nous met en garde dans les Fragments d'une poétique du feu (1988) contre la tendance de certains philosophes à faire du vécu un donné indépassable, une évidence primordiale, quand le vécu est par nature confus : « Un des leitmotive de la phénoménologie appliquée est la détermination, en conscience première, des expériences vécues. Ce qu'on vit soi-même, en soi-même, a, pense-t-on, un privilège de conscience claire. Mais comment croire qu'on tienne la vie, toute la vie, la vie en profondeur, dans un événement passager, dans l'intensité relative d'un choix psychique exceptionnel. […] Et comment ne pas incorporer avec le vécu la plus grande des indisciplines qu'est le vécu imaginé ? Le vécu humain, la réalité de l'être humain, est un facteur d'être imaginaire. » Cette bibliographie ne se plie à aucune mode phénoménologique, ni valorisation naïve des perceptions, ni dédain de la science et de sa rationalité propre. Elle repose, de plus, sur la distinction du temps vécu et du temps subjectif que certains ont fâcheusement tendance à oublier.

A. Les trois œuvres au programme

Pour télécharger les œuvres, les lire et explorer leurs thématiques (la durée, la mémoire, les souvenirs, le flux de conscience, l'intermittence), les liens du site Magister :

B. Indications bibliographiques en quelques chapitres

1. Nature du temps vécu, temps subjectif et durée

BACHELARD Gaston, La Dialectique de la durée

BAIER Lothar, Pas le temps ! Essai sur l'accélération (Actes Sud, 2002)

COMTE-SPONVILLE André, L'Etre-temps (P.U.F, 1999)

Une bibliographie sur l'anthropologique du temps http://cria.u-strasbg.fr/groupes/temps.html

2. Vivre le temps, le saisir, le subir ou simplement l'éprouver

     Saisir l'occasion, le moment opportun ou kaïros
DETIENNE Marcel, VERNANT Jean-Pierre, Les Ruses de l'intelligence, : la métis des Grecs (Champs, Flammarion)
Un développement partiellement disponible sur le Net Google books), chapitre « Le détournement du temps » de Le savoir artisan, l'efficacité de la métis par Didier SCHWINDT (L'Harmattan, 2002)

MACHIAVEL, Le Prince, chapitre 25

     Se confronter au délai
ANDERS Günther, Le temps de la fin (L'Herne, 2007)
     La répétition ou la reprise
KIERKEGAARD Sören, Le Journal du séducteur (Folio)
Une autre illustration de l'idée de Kierkegaard, la nouvelle de Karen Blixen Le Dîner de Babette (Folio), ou en film « Le festin de Babette » de Gabriel Axel (1987)

3. Les émotions liées à la fuite du temps

    La nostalgie, le présent fugace, la vieillesse, la fuite du temps
En consultant les rubriques du site Poetica.fr, pour y découvrir quantité d'auteurs et de poèmes... Un seul exemple, arbitrairement choisi :
Les Nouveaux Chemins de la connaissance, émission de France-Culture, sur L'Irréversible et la nostalgie de Vladimir JANKELEVITCH

     L'espoir
Un dialogue philosophique sur ce thème

     Le désespoir, la peur de la mort et le sentiment absurde
BALZAC, La peau de chagrin
CAMUS Albert, Le mythe de Sisyphe
RICOEUR Paul, Temps et récit, tome III (Points Seuil)
VANEIGEM Raoul, Adresse aux vivants sur la mort qui les gouverne et l'opportunité de s'en défaire (Seghers, 1990)

4. Les croyances, rites et pratiques magiques

     Les oracles et le destin
CICERON De la divination

     La prédestination et le millénarisme
FERRIER Francis, La Prédestination (Que sais-je ? N° 2537)
CARRIERE Jean-Claude, DELUMEAU Jean, ECO Umberto, JAY GOULD Steven, Entretiens sur la fin des temps (Fayard)

     Temps cyclique et temps linéaire, temps spiralé
NIETZSCHE Friedrich, Ainsi parlait Zarathoustra, III, « Le convalescent », « De la vision et de l'énigme » (GF)
Les polars de Tony Hillerman (10/18)

     Le temps des rêves ou de l'origine

5. Penser raisonnablement le temps vécu

     Le calcul du temps de vie
ROHRBASSER Jean-Marc, « Les hasards de la variole » http://asterion.revues.org/2143
     Le temps de vivre
MARX Karl, Le Capital, Livre I, section 3, chapitre 10

     L'âge
VANEIGEM Raoul, Le Chevalier, la Dame, le Diable et la Mort (Folio)

     La motivation dans l'instant ou l'engagement
Première partie d'une conférence d'André COMTE-SPONVILLE

     Le temps du scientifique
ATLAN Henri, Entre le cristal et la fumée. Essai sur l'organisation du vivant (Seuil)
KLEIN Etienne, « Le temps de la physique »
Une interview de Carlo ROVELLI pour ARTE

6. Maîtriser le temps vécu ?

     L'horloge comme instrument de la vie moderne
Un compte-rendu de lecture, pointant la question de la ponctualité

     La vitesse et l'accélération du monde moderne, vaincre le temps ou l'espace ?
SANSOT Pierre, Du bon usage de la lenteur (Payot, 1998)

     Planification et prospective, la prise ne compte de temporalités multiples
Dossier « Prospective et territoire » de la revue Urbanisme

7. Jouir du temps vécu

     L'idée de tradition et la notion de loisir – otium –
ARENDT Hannah, La Crise de la culture (Folio Essais)
à compléter par une étude de Michel DIAS, Hannah Arendt, culture et politique (L'harmattan, 2006)

     La multiplication des rythmes et l'écoute de la musique
SAUVANET Pierre,  « Schématiser le rhuthmos », Rhuthmos, 18 janvier 2013 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article772

PROUST Marcel, Un Amour de Swann
« Ni début, ni fin », un article de Stéphane Chaudier http://www.fabula.org/colloques/document759.php

8. Les enseignements de la psychiatrie
MINKOWSKI Eugène, Le temps vécu : Etudes phénoménologiques et psychopathologiques (P.U.F. Quadrige)

Pour finir (ou commencer) une introduction de manuel à feuilleter en ligne, (surtout le §3)

Une lecture préalable pour démythifier le temps vécu et lui accorder toute l'importance qu'il mérite

Le thème du temps vécu autorise toutes les approches.
Certains s'en donnent à coeur joie, c'est leur droit le plus strict. Mais qu'ils ne fassent pas comme si la notion était univoque et autorisait un type d'approche privilégié, celui qui mêle vagues considérations psychologiques et idéalisme débridé...
Les auteurs du manuel des éditions Ellipses, par exemple, affirment péremptoirement dans la conclusion de leur étude transversale "Le temps "vécu" est un temps affectif." (p. 189).

Le dernier paragraphe est un modèle du genre, un melting pot de jugements gratuits et infondés :
"Finalement le "temps vécu" c'est un temps construit, travaillé. Affectif, foisonnant, sans cesse reconstructible, vertical [là, il y a une référence judicieuse à Gaston Bachelard, ce qui trouve que tout n'est pas à jeter] il ouvre la voie - la voix - aux profondeurs de l'analyse, du style, de l'introspection. Il est nécessaire pour "vivre". Le temps semble dominer l'homme, mais l'être humain se développe en passant du participe passé ("vécu") à l'infinitif programmatique ("vivre"). Il faut assimiler, organiser, dépasser le temps vécu pour "devenir"." (p. 192)
Cette citation a au moins un mérite méthodologique. Dans un devoir, il faut éviter la multiplication des guillemets si l'on veut éviter le ridicule, l'air grandiloquent du baratineur qui croit ne jamais être démasqué.

Au "finalement" des spécialistes du "temps vécu" affectif, verbeux, programmatique, pensé comme libre devenir, on opposera une lecture des plus sérieuses et inactuelles : un beau texte de Marx où se trouve exposée la question du temps vécu de l'ouvrier.
Les plus pressés pourront commencer par lire le chapitre V. L'ensemble mérite toute notre attention. Oui, le temps vécu est souvent un temps travaillé. Mais pas au sens des auteurs du manuel Ellipse. Et quand il s'agit de vivre ou de "vécu", méfions-nous des discours qui réduisent tout à une question d'affectivité. Leurs auteurs sont des idéologues qui avancent masqués. Des défenseurs de l'art qui méprisent la vraie vie !

Karl Marx : Le Capital (Livre I – section III)

Chapitre X. La journée de travail

Extraits

Chapitre I
Le capitaliste a acheté la force de travail à sa valeur journalière. Il a donc acquis le droit de faire travailler pendant tout un jour le travailleur à son service. Mais qu'est-ce qu'un jour de travail ? Dans tous les cas, il est moindre qu'un jour naturel. De combien ? Le capitaliste a sa propre manière de voir sur cette ultima Thule, la limite nécessaire de la journée de travail. En tant que capitaliste, il n'est que capital personnifié ; son âme et l'âme du capital ne font qu'un. Or le capital n'a qu'un penchant naturel, qu'un mobile unique ; il tend à s'accroître, à créer une plus-value, à absorber, au moyen de sa partie constante, les moyens de production, la plus grande masse possible de travail extra. Le capital est du travail mort, qui, semblable au vampire, ne s'anime qu'en suçant le travail vivant, et sa vie est d'autant plus allègre qu'il en pompe davantage. Le temps pendant lequel l'ouvrier travaille, est le temps pendant lequel le capitaliste consomme la force de travail qu'il lui a achetées. Si le salarié consomme pour lui-même le temps qu'il a de disponible, il vole le capitaliste.
Le capitaliste en appelle donc à la loi de l'échange des marchandises. Il cherche, lui, comme tout autre acheteur, à tirer de la valeur d'usage de sa marchandise le plus grand parti possible.

Chapitre II

Le capital n'a point inventé le surtravail. Partout où une partie de la société possède le monopole des moyens de production, le travailleur, libre ou non, est forcé d'ajouter au temps de travail nécessaire à son propre entretien un surplus destiné à produire la subsistance du possesseur des moyens de production. Que ce propriétaire soit kalos kagathos athénien, théocrate étrusque, citoyen romain, baron normand, maître d'esclaves américain, boyard valaque, seigneur foncier ou capitaliste moderne, peu importe !

Chapitre III

Dans les dernières semaines de juin 1863, tous les journaux de Londres publiaient un article avec ce titre à sensation : « Death from simple overwork » (mort par simple excès de travail). Il s'agissait de la mort de la modiste Mary-Anne Walkley, âgée de vingt ans, employée dans un très respectable atelier qu'exploitait une dame portant le doux nom d'Elise, fournisseuse de la cour. C'était la vieille histoire si souvent racontée. Il était bien vrai que les jeunes ouvrières ne travaillaient en moyenne que seize heures et demie par jour, et pendant la saison seulement trente heures de suite sans relâche; il était vrai aussi que pour ranimer leurs forces de travail défaillantes, on leur accordait quelques verres de Sherry, de Porto ou de café. Or on était en pleine saison. Il s'agissait de bâtir en un clin d’œil des toilettes pour de nobles ladies allant au bal donné en l'honneur de la princesse de Galles, fraîchement importée. Mary-Anne Walkley avait travaillé vingt-six heures et demie sans interruption avec soixante autres jeunes filles. Il faut dire que ces jeunes filles se trouvaient trente dans une chambre contenant à peine un tiers de la masse cubique d'air nécessaire, et la nuit dormaient à deux dans un taudis où chaque chambre à coucher était faite à l'aide de diverses cloisons en planches. Et c'était là un des meilleurs ateliers de modes. Mary-Anne Walkley tomba malade le vendredi et mourut le dimanche sans avoir, au grand étonnement de dame Elise, donné à son ouvrage le dernier point d'aiguille. Le médecin appelé trop tard au lit de mort, M. Keys, déclara tout net devant le Coroner's Jury que : Marie-Anne Walkley était morte par suite de longues heures de travail dans un local d'atelier trop plein et dans une chambre à coucher trop étroite et sans ventilation. Le Coroner's Jury, pour donner au médecin une leçon de savoir-vivre, déclara au contraire que : la défunte était morte d'apoplexie, mais qu'il y avait lieu de craindre que sa mort n'eût été accélérée par un excès de travail dans un atelier trop plein, etc. « Nos esclaves blancs, s'écria le Morning Star, l'organe des libres-échangistes Cobden et Bright, nos esclaves blancs sont les victimes du travail qui les conduit au tombeau; ils s'épuisent et meurent sans tambour ni trompette ».

Chapitre IV

M. E. F. Sanderson, de la raison sociale Sanderson, Bros et Cie, fabrication d'acier, laminage et forge à Attercliffe, exprime ainsi son opinion sur le même sujet :
« L'interdiction du travail de nuit pour les garçons au-dessous de dix-huit ans ferait naître de grandes difficultés. La principale proviendrait de l'augmentation de frais qu'entraînerait nécessairement le remplacement des enfants par des hommes. A combien ces frais se monteraient-ils ? Je ne puis le dire; mais vraisemblablement ils ne s'élèveraient pas assez haut pour que le fabricant pût élever le prix de l'acier, et conséquemment toute la perte retomberait sur lui, attendu que les hommes (quel manque de dévouement) refuseraient naturellement de la subir. »
Maître Sanderson ne sait pas combien il paye le travail des enfants, mais « peut-être monte-t-il jusqu'à quatre ou cinq shillings par tête et par semaine... Leur genre de travail est tel qu'en général (mais ce n'est pas toujours le cas) la force des enfants y suffit exactement, de sorte que la force supérieure des hommes ne donnerait lieu à aucun bénéfice pour compenser la perte, si ce n'est dans quelques cas peu nombreux, alors que le métal est difficile à manier. Aussi bien les enfants doivent commencer jeunes pour apprendre le métier. Le travail de jour seul ne les mènerait pas à ce but. »
Et pourquoi pas ? Qu'est-ce qui empêcherait les jeunes garçons d'apprendre leur métier pendant le jour ? Allons ! Donne ta raison !
« C'est que les hommes, qui chaque semaine travaillent alternativement tantôt le jour, tantôt la nuit, séparés pendant ce temps des garçons de leur série, perdraient la moitié des profits qu'ils en tirent. La direction qu'ils donnent est comptée comme partie du salaire de ces garçons et permet aux hommes d'obtenir ce jeune travail à meilleur marché. Chaque homme perdrait la moitié de son profit. (En d'autres termes, les MM. Sanderson seraient obligés de payer une partie du salaire des hommes de leur propre poche, au lieu de le payer avec le travail de nuit des enfants. Le profit de MM. Sanderson diminuerait ainsi quelque peu, et telle est la vraie raison sandersonienne qui explique pourquoi les enfants ne pourraient pas apprendre leur métier pendant le jour). Ce n'est pas tout. Les hommes qui maintenant sont relayés par les jeunes garçons verraient retomber sur eux tout le travail de nuit régulier et ne pourraient pas le supporter. Bref, les difficultés seraient si grandes qu'elles conduiraient vraisemblablement à la suppression totale du travail de nuit. » ‑
« Pour ce qui est de la production même de l'acier, dit E. F. Sanderson, ça ne ferait pas la moindre différence, mais ! »
Mais MM. Sanderson ont autre chose à faire qu'à fabriquer de l'acier. La fabrication de l'acier est un simple prétexte pour la fabrication de la plus-value. Les fourneaux de forge, les laminoirs, etc., les constructions, les machines, le fer, le charbon ont autre chose à faire qu'à se transformer en acier. Ils sont là pour absorber du travail extra, et ils en absorbent naturellement plus en vingt-quatre heures qu'en douze. De par Dieu et de par le Droit ils donnent à tous les Sandersons une hypothèque de vingt-quatre heures pleines par jour sur le temps de travail d'un certain nombre de bras, et perdent leur caractère de capital, c'est-à-dire sont pure perte pour les Sandersons, dès que leur fonction d'absorber du travail est interrompue.

Chapitre V

Qu'est-ce qu'une journée de travail ? Quelle est la durée du temps pendant lequel le capital a le droit de consommer la force de travail dont il achète la valeur pour un jour ? Jusqu'à quel point la journée peut-elle être prolongée au-delà du travail nécessaire à la reproduction de cette force ? À toutes ces questions, comme on a pu le voir, le capital répond : la journée de travail comprend vingt-quatre heures pleines, déduction faite des quelques heures de repos sans lesquelles la force de travail refuse absolument de reprendre son service. Il est évident par soi-même que le travailleur n'est rien autre chose sa vie durant que force de travail, et qu'en conséquence tout son temps disponible est de droit et naturellement temps de travail appartenant au capital et à la capitalisation. Du temps pour l'éducation, pour le développement intellectuel, pour l'accomplissement de fonctions sociales, pour les relations avec parents et amis, pour le libre jeu des forces du corps et de l'esprit, même pour la célébration du dimanche, et cela dans le pays des sanctificateurs du dimanche, pure niaiserie ! Mais dans sa passion aveugle et démesurée, dans sa gloutonnerie de travail extra, le capital dépasse non seulement les limites morales, mais encore la limite physiologique extrême de la journée de travail. Il usurpe le temps qu'exigent la croissance, le développement et l'entretien du corps en bonne santé. Il vole le temps qui devrait être employé à respirer l'air libre et à jouir de la lumière du soleil. Il lésine sur le temps des repas et l'incorpore, toutes les fois qu'il le peut, au procès même de la production, de sorte que le travailleur, rabaissé au rôle de simple instrument, se voit fournir sa nourriture comme on fournit du charbon à la chaudière, de l'huile et du suif à la machine. Il réduit le temps du sommeil, destiné à renouveler et à rafraîchir la force vitale, au minimum d'heures de lourde torpeur sans lequel l'organisme épuisé ne pourrait plus fonctionner. Bien loin que ce soit l'entretien normal de la force de travail qui serve de règle pour la limitation de la journée de travail, c'est au contraire la plus grande dépense possible par jour, si violente et si pénible qu'elle soit, qui règle la mesure du temps de répit de l'ouvrier. Le capital ne s'inquiète point de la durée de la force de travail. Ce qui l'intéresse uniquement, c'est le maximum qui peut en être dépensé dans une journée. Et il atteint son but en abrégeant la vie du travailleur, de même qu'un agriculteur avide obtient de son sol un plus fort rendement en épuisant sa fertilité.

L'expérience montre en général au capitaliste qu'il y a un excès constant de population, c'est-à-dire excès par rapport au besoin momentané du capital, bien que cette masse surabondante soit formée de générations humaines mal venues, rabougries, promptes à s'éteindre, s'éliminant hâtivement les unes les autres et cueillies, pour ainsi dire, avant maturité. L'expérience montre aussi, à l'observateur intelligent, avec quelle rapidité la production capitaliste qui, historiquement parlant, date d'hier, attaque à la racine même la substance et la force du peuple, elle lui montre comment la dégénérescence de la population industrielle n'est ralentie que par l'absorption constante d'éléments nouveaux empruntés aux campagnes, et comment les travailleurs des champs, malgré l'air pur et malgré le principe de « sélection naturelle » qui règne si puissamment parmi eux et ne laisse croître que les plus forts individus, commencent eux-même à dépérir. Mais le capital, qui a de si «bonnes raisons » pour nier les souffrances de la population ouvrière qui l'entoure, est aussi peu ou tout autant influencé dans sa pratique par la perspective de la pourriture de l'humanité et finalement de sa dépopulation, que par la chute possible de la terre sur le soleil. Dans toute affaire de spéculation, chacun sait que la débâcle viendra un jour, mais chacun espère qu'elle emportera son voisin après qu'il aura lui-même recueilli la pluie d'or au passage et l'aura mise en sûreté. Après moi le déluge ! Telle est la devise de tout capitaliste et de toute nation capitaliste. Le capital ne s'inquiète donc point de la santé et de la durée de la vie du travailleur, s'il n'y est pas contraint par la société. À toute plainte élevée contre lui à propos de dégradation physique et intellectuelle, de mort prématurée, de tortures du travail excessif, il répond simplement : « Pourquoi nous tourmenter de ces tourments, puisqu'ils augmentent nos joies (nos profits)  ? » Il est vrai qu'à prendre les choses dans leur ensemble, cela ne dépend pas non plus de la bonne ou mauvaise volonté du capitaliste individuel. La libre concurrence impose aux capitalistes les lois immanentes de la production capitaliste comme lois coercitives externes.

L'établissement d'une journée de travail normale est le résultat d'une lutte de plusieurs siècles entre le capitaliste et le travailleur. Cependant l'histoire de cette lutte présente deux courants opposés. Que l'on compare, par exemple, la législation manufacturière anglaise de notre époque avec les statuts du travail en Angleterre depuis le XIVe jusqu'au-delà de la moitié du XVIIIe siècle. Tandis que la législation moderne raccourcit violemment la journée de travail, ces anciens statuts essayent violemment de la prolonger. Assurément les prétentions du capital encore à l'état d'embryon, alors qu'en train de grandir il cherche à s'assurer son droit à l'absorption d'un quantum suffisant de travail extra, non par la puissance seule des conditions économiques, mais avec l'aide des pouvoirs publics, nous paraissent tout à fait modestes, si nous les comparons aux concessions que, une fois arrivé à l'âge mûr, il est contraint de faire en rechignant. Il faut, en effet, des siècles pour que le travailleur « libre », par suite du développement de la production capitaliste, se prête volontairement, c'est-à-dire soit contraint socialement à vendre tout son temps de vie active, sa capacité de travail elle-même, pour le prix de ses moyens de subsistance habituels, son droit d'aînesse pour un plat de lentilles. Il est donc naturel que la prolongation de la journée de travail, que le capital, depuis le milieu du XIVe jusqu'à la fin du XVIIe siècle, cherche à imposer avec l'aide de l'État aux hommes, corresponde à peu de chose près à la limite du temps de travail que l'Etat décrète et impose çà et là dans la seconde moitié du XIXe siècle pour empêcher la transformation du sang d'enfants en capital. Ce qui aujourd'hui, par exemple, dans le Massachusetts, tout récemment encore l'Etat le plus libre de l'Amérique du Nord, est proclamé la limite légale du temps de travail d'enfants au-dessous de douze ans, était en Angleterre, au milieu du XVIIe siècle, la journée de travail normale de vigoureux artisans, de robustes garçons de ferme et d'athlétiques forgerons.

« Si c'est en vertu d'une ordonnance divine que le septième jour de la semaine est fêté, il en résulte évidemment que les autres jours appartiennent au travail (au capital, ainsi qu'on va le voir plus loin), et contraindre à exécuter ce commandement de Dieu n'est point un acte que l'on puisse traiter de cruel. L'homme, en général, est porté par nature à rester oisif et à prendre ses aises ; nous en faisons la fatale expérience dans la conduite de notre plèbe manufacturière, qui ne travaille pas en moyenne plus de quatre jours par semaine, sauf le cas d'un enchérissement des moyens de subsistance... Supposons qu'un boisseau de froment représente tous les moyens de subsistance du travailleur, qu'il coûte cinq shillings et que le travailleur gagne un shilling tous les jours. Dans ce cas il n'a besoin de travailler que cinq jours par semaine; quatre seulement, si le boisseau coûte quatre shillings. Mais comme le salaire, dans ce royaume, est beaucoup plus élevé en comparaison du prix des subsistances, l'ouvrier de manufacture qui travaille quatre jours possède un excédent d'argent avec lequel il vit sans rien faire le reste de la semaine... J'espère avoir assez dit pour faire voir clairement qu'un travail modéré de six jours par semaine n'est point un esclavage. Nos ouvriers agricoles font cela, et d'après ce qu'il paraît, ils sont les plus heureux des travailleurs (labouring poor). Les Hollandais font de même dans les manufactures et paraissent être un peuple très heureux. Les Français, sauf qu'ils ont un grand nombre de jours fériés, travaillent également toute la semaine... Mais notre plèbe manufacturière s'est mis dans la tête l'idée fixe qu'en qualité d'Anglais tous les individus qui la composent ont par droit de naissance le privilège d'être plus libres et plus indépendants que les ouvriers de n'importe quel autre pays de l'Europe. Cette idée peut avoir son utilité pour les soldats, dont elle stimule la bravoure, mais moins les ouvriers des manufactures en sont imbus, mieux cela vaut pour eux-mêmes et pour l'État. Des ouvriers ne devraient jamais se tenir pour indépendants de leurs supérieurs. Il est extrêmement dangereux d'encourager de pareils engouements dans un Etat commercial comme le nôtre, où peut-être les sept huitièmes de la population n'ont que peu ou pas du tout de propriété. La cure ne sera pas complète tant que nos pauvres de l'industrie ne se résigneront pas à travailler six jours pour la même somme qu'ils gagnent maintenant en quatre », Essay  on Trade and Commerce (1770).
Dans ce but, ainsi que pour extirper la paresse, la licence, les rêvasseries de liberté chimérique, et de plus, pour « diminuer la taxe des pauvres, activer l'esprit d'industrie et faire baisser le prix du travail dans les manufactures », notre fidèle champion du capital propose un excellent moyen, et quel est-il ? C'est d'incarcérer les travailleurs qui sont à la charge de la bienfaisance publique, en un mot les pauvres, dans une maison idéale de travail « an ideal Workhouse ». Cette maison doit être une maison de terreur (house of terror). Dans cet idéal de Workhouse, on fera travailler quatorze heures par jour, de telle sorte que le temps des repas soustrait, il reste douze heures de travail pleines et entières.
Douze heures de travail par jour, tel est l'idéal, le nec plus ultra dans le Workhouse modèle, dans la maison de terreur de 1770  !

Chapitre VI

Une autre catégorie de fabricants s'assura cette fois comme précédemment, des privilèges seigneuriaux sur les enfants des prolétaires. Ce furent les fabricants de soie. En 1833 ils avaient hurlé comminatoirement que « si on leur ôtait la liberté d'exténuer pendant dix heures par jour des enfants de tout âge, c'était arrêter leur fabrique (if the liberty of working children of any age for ten hours a day was taken away, it would stop their works) ; qu'il leur était impossible d'acheter un nombre suffisant d'enfants au-dessus de treize ans », et ils avaient ainsi extorqué le privilège désiré. Des recherches ultérieures démontrèrent que ce prétexte était un pur mensonge, ce qui ne les empêcha pas, dix années durant, de filer de la soie chaque jour pendant dix heures avec le sang d'enfants si petits qu'on était obligé de les mettre sur de hautes chaises pendant toute la durée de leur travail. La loi de 1844 les « dépouilla » bien, à vrai dire, de la « liberté » de faire travailler plus de six heures et demie des enfants au-dessous de onze ans, mais leur assura en retour le privilège d'employer pendant dix heures des enfants entre onze et treize ans, et de défendre à leurs victimes de fréquenter l'école obligatoire pour les enfants des autres fabriques. Cette fois le prétexte était que : « la délicatesse du tissu exigeait une légèreté de toucher qu'ils ne pouvaient acquérir qu'en entrant de bonne heure dans la fabrique». Pour la finesse des tissus de soie les enfants furent immolés en masse, comme les bêtes à cornes le sont dans le sud de la Russie pour leur peau et leur graisse. Le privilège accordé en 1844 fut enfin limité en 1850 aux ateliers de dévidage de soie ; mais ici, pour dédommager la cupidité de sa « liberté » ravie, le temps de travail des enfants de onze à treize ans fut élevé de dix heures à dix heures et demie. Sous quel nouveau prétexte ? «Parce que le travail est beaucoup plus facile dans les manufactures de soie que dans les autres et de beaucoup moins nuisible à la santé ». Une enquête médicale officielle prouva ensuite que bien au contraire « le chiffre moyen de mortalité, dans les districts où se fabrique la soie, est exceptionnellement élevé et dépasse même, pour la partie féminine de la population, celui des districts cotonniers du Lancashire».

Chapitre VII

Premièrement, le penchant du capital à prolonger la journée de travail sans trêve ni merci, trouve d'abord à se satisfaire dans les industries révolutionnées par l'eau, la vapeur et la mécanique, dans les premières créations du mode de production moderne, telles que les filatures de coton, de laine, de lin et de soie. Les changements du mode matériel de production et les changements correspondants dans les rapports sociaux de production sont la première cause de cette transgression démesurée qui réclame ensuite, pour lui faire équilibre, l'intervention sociale, laquelle, à son tour, limite et règle uniformément la journée de travail avec ses temps de repos légaux. Cette intervention ne se présente donc, pendant la première moitié du XIXe siècle, que comme législation exceptionnelle. À peine avait-elle conquis ce terrain primitif du mode de production nouveau, il se trouva, sur ces entrefaites, que non seulement beaucoup d'autres branches de production étaient entrées dans le régime de fabrique proprement dit, mais encore que des manufactures avec un genre d'exploitation plus ou moins suranné, telles que les verreries, les poteries, etc., des métiers de vieille roche, tels que la boulangerie, et enfin même les travaux à l'établi disséminés çà et là, tels que celui du cloutier, étaient tombés dans le domaine de l'exploitation capitaliste, tout aussi bien que la fabrique elle-même. La législation fut donc forcée d'effacer peu à peu son caractère exceptionnel, ou de procéder, comme en Angleterre, suivant la casuistique romaine, déclarant, d'après sa convenance, que n'importe quelle maison où l'on travaille est une fabrique (factory).
Secondement : l'histoire de la réglementation de la journée de travail dans quelques branches de la production, et, dans les autres branches, la lutte qui dure encore au sujet de cette réglementation, démontrent jusqu'à l'évidence que le travailleur isolé, le travailleur, en tant que vendeur « libre » de sa force de travail, succombe sans résistance possible, dès que la production capitaliste a atteint un certain degré. La création d'une journée de travail normale est par conséquent le résultat d'une guerre civile longue, opiniâtre et plus ou moins dissimulée entre la classe capitaliste et la classe ouvrière. La lutte ayant commencé dans le domaine de l'industrie moderne, elle devait par conséquent être déclarée d'abord dans la patrie même de cette industrie, l'Angleterre. Les ouvriers manufacturiers anglais furent les premiers champions de la classe ouvrière moderne et leurs théoriciens furent les premiers qui attaquèrent la théorie du capital. Aussi le philosophe manufacturier, le docteur Ure, déclare-t-il que c'est pour la classe ouvrière anglaise une honte ineffaçable d'avoir inscrit sur ses drapeaux « l'esclavage des lois de fabrique », tandis que le capital combattait virilement pour « la liberté pleine et entière du travail. »

Notre travailleur, il faut l'avouer, sort de la serre chaude de la production autrement qu'il n'y est entré. Il s'était présenté sur le marché comme possesseur de la marchandise « force de travail », vis-à-vis de possesseurs d'autres marchandises, marchand en face de marchand. Le contrat par lequel il vendait sa force de travail semblait résulter d'un accord entre deux volontés libres, celle du vendeur et celle de l'acheteur. L'affaire une fois conclue, il se découvre qu'il n'était point « un agent libre » ; que le temps pour lequel il lui est permis de vendre sa force de travail est le temps pour lequel il est forcé de la vendre, et qu'en réalité le vampire qui le suce ne le lâche point tant qu'il lui reste un muscle, un nerf, une goutte de sang à exploiter. Pour se défendre contre « le serpent de leurs tourments », il faut que les ouvriers ne fassent plus qu'une tête et qu'un cœur ; que par un grand effort collectif, par une pression de classe, ils dressent une barrière infranchissable, un obstacle social qui leur interdise de se vendre au capital par « contrat libre », eux et leur progéniture, jusqu'à l'esclavage et la mort.
Le pompeux catalogue des « droits de l'homme » est ainsi remplacé par une modeste « grande charte » qui détermine légalement la journée de travail et « indique enfin clairement quand finit le temps que vend le travailleur, et quand commence le temps qui lui appartient ».

Note : « Un bienfait encore plus grand, c'est la distinction enfin clairement établie entre le temps propre de l'ouvrier et celui de son maître. L'ouvrier sait maintenant quand le temps qu'il a vendu finit, et quand commence celui qui lui appartient ; et cette connaissance le met à même de disposer d'avance de ses propres minutes suivant ses vues et projets. » (L.c., p.52.) « En constituant les ouvriers maîtres de leur propre temps, la législation manufacturière leur a donne une énergie morale qui les conduira un jour à la possession du pouvoir politique.» (L.c., p.47). Avec une ironie contenue et en termes très circonspects, les inspecteurs de fabrique donnent à entendre que la loi actuelle des dix heures n'a pas été sans avantages pour le capitaliste. Elle l'a délivré, jusqu'à un certain point, de cette brutalité naturelle qui lui venait de ce qu'il n'était qu'une simple personnification du capital et lui a octroyé quelque loisir pour sa propre éducation. Auparavant « le maître n'avait de temps que pour l'argent ; le serviteur que pour le travail ». (L.c., p 48.)

Le programme 2013-2014

Programme de Lettres-Philosophie 2013-2014
CPGE scientifiques, lycée Leconte de Lisle

Le programme change chaque année. Il est composé d'un thème et de trois œuvres qui s'y rapportent et doivent être lues attentivement, intégralement, en faisant des fiches de lecture.

Le thème : le temps vécu

Les trois œuvres :
Virginia WOOLF, Mrs Dalloway, traduction de Marie-Claire Pasquier, Folio.
Gérard de NERVAL, Sylvie
Henri BERGSON, Essai sur les données immédiates de la conscience, chapitre II : "De la multiplicité des états de conscience : l’idée de durée." (édition Ellipses recommandée)

Un devoir de lettres-Philosophie de quatre heures est prévu la première ou la deuxième semaine de la rentrée.
Sur le blog de la MP, dans la rubrique « Lettres-Philosophie », une bibliographie conçue pour appréhender le thème et ouvrir des pistes de réflexion est disponible. Consultez-la et suivez les liens indiqués.