Un cours en ligne

Le contenu de ce blog est périssable.
Il s'agit de notes de cours, ou plutôt de schémas de cours, qui me servent pour traiter le programme de Lettres-philosophie devant mes classes de CPGE scientifiques, de première et de seconde année. Chaque année un nouveau thème, deux nouvelles oeuvres littéraires et une oeuvre philosophique.
J'en assume l'entière responsabilité, y compris lorsque s'y mêlent des jugements personnels sur des oeuvres et des auteurs, des conseils de lecture peu orthodoxes ou des pointes d'ironie. Le mot d'ordre que je m'efforce de suivre, lié à la lecture de Harry G. Frankfurt, est de ne pas mentir quand il est possible de baratiner, de ne pas baratiner quand ce n'est pas absolument nécessaire.

dimanche 14 septembre 2014

Introduction du cours sur la guerre I

Introduction
Une approche de la guerre, comme « disposition avérée » au combat
Première partie

L'objectif de ce cours introductif n'est pas mais de réfléchir de manière approfondie l'origine de la guerre, ses objectifs, le besoin auquel elle répond dans certaines sociétés et le moyen qui pourrait être trouvé de s'en passer. Toutes ces questions passionnantes font l'objet de débats assez vifs, voire de querelles.
Par prudence, commençons par une enquête sur les manières de penser la guerre comprise comme phénomène complexe, faisant intervenir les émotions et la raison humaine, impliquant des êtres de toute condition et de tout milieu, à toutes les époques. Les divergences d'opinions s'expliquent sans doute moins par le caractère borné ou l'intelligence limitée de leurs auteurs que par l'adoption irréfléchie de diverses manières d'appréhender la guerre. L'opinion commune cherche directement un savoir concernant la guerre et ne met quasiment jamais en doute la pertinence du questionnement qu'elle adopte. Elle a de grandes difficultés à mettre en doute les réponses qu'elle découvre, elle en a de plus grandes encore à mettre en cause la question elle-même.
Débutons donc cette année par un exercice de réflexion sur la pluralité des voies qui s'offrent à l'appréhension du phénomène de la guerre. Quelques surprises nous attendent.

A. Lecture critique d'une définition, l'article « Guerre » du Dictionnaire philosophique d'André Comte-Sponville

Bref, dense, prolongeant une pensée de Hobbes, cet article propose une définition classique de la guerre comme disposition avérée au combat et va au delà en montrant très schématiquement les enjeux d'une réflexion sur la guerre. Le pacifisme et la militarisation de la société sont évoqués. La possibilité d'un tribunal pour juger la guerre aussi.

Article « Guerre »
« La guerre, écrivait Hobbes, ne consiste pas dans un combat effectif, mais dans une disposition avérée, allant dans ce sens, aussi longtemps qu'il n'y a pas d'assurance du contraire. Tout autre temps se nomme la paix » Léviathan, I, 13). Cela, qui distingue la guerre de la bataille, suggère assez que la guerre, entre les États, est la disposition première : la guerre est donnée ; la paix, il faut la faire. C'est ce qui donne raison aux pacifistes, sans donner tort aux militaires.
On remarquera que le but d'une guerre est ordinairement la victoire, qui est une paix avantageuse. Que le droit y trouve aussi son compte n'est jamais garanti, mais peut seul la justifier. Une guerre juste ? Elle peut l'être par ses buts, jamais totalement par ses moyens. Le mieux, presque toujours, est de l'éviter : le rapport violent des forces (la guerre) n'est légitime que lorsque leur rapport non violent (la politique) serait suicidaire ou indigne. »

a) Deux paragraphes, deux problématiques

Le découpage en deux paragraphes est signifiant. André Comte-Sponville propose dans un second paragraphe ce qui est sans doute la problématique qui nous vient naturellement à l'esprit quand on pense la guerre et veut en débattre. La victoire a un prix, parfois c'est du sang du juste qu'elle est payée. Toujours des innocents en souffrent. Peut-elle être légitime ? Peut-elle correspondre à une revendication légitime, à une urgence nécessaire ? Si c'est le cas, ce qui n'est pas sûr, il ne peut s'agir de n'importe quelle revendication ni de n'importe quelle urgence !
Mais avant de se lancer dans ce genre de question – redoutable aussi bien pour le philosophe, l'historien, le juriste, le politique – il convient de ne pas s'égarer dans la délimitation de ce que représente la guerre comme phénomène.
Il y a là une première leçon quant à la manière de penser la guerre : éviter la précipitation et bien s'assurer qu'on maîtrise les contours des choses mouvantes qu'on cherche à désigner, à extraire du sens du bruit et de la fureur du monde tel qu'il va.

b) La perspective initiale

Elle est fondamentale.
Réfléchissons à la perspective adoptée par l'auteur, suite à ce choix de la citation d'un passage du Léviathan. Il ne s'agit de rien d'accidentel, comme la volonté de s'abriter derrière un argument d'autorité. Mais de quelque chose d'essentiel. Une alternative s'offre à chacun. Soit on ne réfléchit pas à la perspective à adopter et on retient la première qui nous passe par l'esprit. Soit on réfléchit... et le choix de la perspective devient partie prenant de la définition de la guerre qu'on va pouvoir produire.

Quelle est cette perspective représentée par Hobbes ? C'est la perspective qui commence par souligner l'écart qu'il y a entre la bataille et la guerre dans son intégralité, entre le point temporel qu'est l'événement et la durée.
Le choix initial est de refuser la brillance ou l'éclat de l'événement. C'est le choix de considérer la guerre dans la durée et comme une durée. La guerre est un temps de la vie.
C'est globalement que le premier paragraphe fait intervenir la dimension temporelle : il ne faut pas concevoir la guerre de manière réductrice (en identifiant bataille, l'épiphénomène et la guerre, le phénomène) mais adopter un point de vue dynamique ; la guerre dans toute son épaisseur temporelle prend sens par opposition à un autre temps, celui de la paix, le premier est une sorte de pente naturelle (l'agressivité est un donné) – c'est en effet un devenir qui advient quand nul ne fait rien pour l'empêcher, la paix en revanche est une construction historique à réaliser (le vivre-ensemble pacifique est à décider pas à constater, à inventer pas à entériner). La paix est une nouvelle ère, une conquête à réaliser. Il faut combattre la guerre pour y arriver, sans doute avec d'autres armes que les armes ordinaires !

Conséquences théoriques. A chacun de les chercher et de les méditer au besoin. Voici ma liste :
1. Danger de l'irénisme : la paix n'est pas une pente naturelle de l'humanité, contrairement à la guerre
2. Nécessité de distinguer la guerre déployée sur le champ de bataille de l'état de guerre, qui précède de beaucoup et prolonge souvent les hostilités proprement dite, déclarées
3. Inclusion dans la guerre de manœuvres hostiles non immédiatement brutales mais déjà agressives (l'espionnage, le blocus, la signature de traités hostiles avec des alliés...)
4. La guerre est liée à une observation mutuelle. Elle est donc moins liée au caractère belliqueux de certains peuples, qu'à la volonté de se défendre. Attaquer, pour ne pas être attaqué... Se préparer à combattre pour ne pas être démuni...
5. La paix est un chantier... l'aboutissement d'un processus diplomatique au cours duquel les intérêts des uns et des autres ont été pris en compte
6. Une longue trêve peut donner l'impression trompeuse de la paix ; une courte paix peut a posteriori sembler trompeuse, comme si la guerre ne s'était jamais calmée
7. « si tu veux la paix, prépare la guerre »... les armées sont indispensables, les militaires n'ont pas tort qui réclament une modernisation, une augmentation des moyens... ils sont dans la prévision stratégique et l'anticipation du pire qui veut qu'on soit mieux armé que tout ennemi potentiel

Si vis pacem parabellum... l'idée même de l'ennemi qui peut être potentiel ou actuel montre à quel point la perspective temporelle est essentielle à l'appréhension juste de la guerre dans sa complexité.

Exercices de rédaction.
Qu'est-ce qu'une trêve ? Précisez le sens du terme en montrant qu'il s'agit bien d'un moment de la guerre.
De quelles parties ou de quels moments constitutifs est formée une grande guerre comme qu'on nomme la « guerre de Troie » ? Quand la paix est-elle perdue, quand est-elle retrouvée ?

c) L'usage d'une tournure de pensée dialectique

La prise en compte de la temporalité participe d'une manière de pensée ou méthode mise en pratique dès les débuts de la réflexion philosophique, en Grèce – Socrate en fut un maître, la dialectique.
Aux mains des sophistes, réduite à une volonté de persuader à tout prix en maniant les arguments dans la confusion, la dialectique est décriée. Elle correspond toutefois à l'effort de la pensée pour saisir un pan du réel dans toute sa complexité. Elle se veut mouvement de la pensée pour saisir le mouvement dans la réalité telle qu'elle est vécue par les hommes. Elle postule que rien, même ce qui semble le plus figé, n'est immobile ; tout est confronté à un jeu de forces extérieures incessantes et nul vivant n'est actif sans être réactif. Tout vivant est animé de l'intérieur par une puissance de développement qu'il doit affirmer pour vivre ou survivre, se reproduire, transmettre une vérité ou bien seulement manifester son existence.

Hobbes aborde la guerre en dialecticien lorsqu'il affirme que la guerre est un temps et que « tout autre temps se nomme la paix ». Il peut apparaître aussi ténébreux qu'Héraclite mais ce qu'il dit mérite attention. La guerre se définirait essentiellement par opposition à la paix. Qui, elle-même ne se définirait que négativement, par rapport à la guerre. S'il n'y a pas là un serpent qui se mord la queue, une pensée qui fuit devant la difficulté, mais une forme de sagesse, c'est pour deux raisons complémentaires. Premièrement, on suppose alors que nulle époque n'est totalement et irrémédiablement une époque de guerre. Ou bien une époque de paix. Il y aurait toujours des germes de guerre dans une époque pacifiée et au cœur de la pire des guerres la possibilité de faire la paix n'est pas absolument perdue.
Bien des exemples peuvent être cherchés et trouver à l'appui de ces deux affirmations. Y compris dans les œuvres du programme.
Deuxièmement, l'accent est justement porté sur les représentations. Par là il faut considérer les croyances dans les diverses sociétés, en perpétuelle évolution, et les mots pour dire ces croyances, leur assurer une espèce de stabilité. Nous sommes en guerre lorsque c'est indéniablement le cas pour nous. Quand nous ne pouvons pas ne pas y croire et que nos discours se mettent à en témoigner, même si par l'effroi ou l'exaltation, nous sommes sensiblement incohérents dans nos paroles. Nous sommes en guerre non pas quand la guerre est là, en dehors de nous, mais quand elle nous inclut en elle, dans la suite des conséquences qu'elle a pour nous, nos proches, notre pays. La guerre est plus comme un songe que comme un fait. Elle est comme un cauchemar dont il serait impossible de sortir, même en se pinçant très fort, en tentant de cesser d'y croire par la tension de la volonté. Et, symétriquement, la paix est comme un rêve. Parfois on ose y croire de peur de la faire disparaître. Parfois on y croit mollement, indolemment. Et comme un rêve elle peut s'évanouir. Pour cela il faut et il suffit que nous cessions d'y croire.
La guerre génère des violences. Mais ce n'est pas ou pas seulement le fait même de la violence. La guerre produit des idées et elle est le produit de nos idées. Dans ce cercle se joue quelque chose de très irritant : la guerre ne semble pas pouvoir être maîtrisée par la volonté, mais elle est indéniablement issue de la volonté. Elle n'est même rien d'autre que l'expression à un moment donné des volontés des individus qui composent un peuple. Un roi ne va jamais seul à la guerre ! Si le Prince entraîne des hommes au combat, c'est que ceux-ci se laissent entraîner ou croient ne pas pouvoir résister.

Ce qui vient d'être dit reste très schématique. Le cours devra y revenir beaucoup plus précisément. Mais, afin de bien comprendre l'intérêt de la pensée dialectique il est possible de produire une réflexion plus développée sur quelques points importants.

Le premier doit être consacré à un point essentiel, la nature de la figure de l'ennemi. L'opinion, qui est souvent piètre dialecticienne, a pour cette raison de grandes difficultés à l'appréhender dans sa vérité. Et pourtant sans ennemi, pas même de combat. Pas de possibilité de la guerre.
Dès lors qu'on s'arrête sur l'idée, on perçoit vite sa nature dialectique. L'ennemi est non pas en soi mais toujours un ennemi pour moi, moi qui suis aussi, pour lui, son ennemi. La relativité joue à plein. Si je sais que c'est mon ennemi, répliquera-t-on, ce n'est pas simplement parce que je le crois mais parce qu'il a une arme braquée sur moi et attend le moment propice pour tirer et me tuer. Rien de plus vraie que cette prédiction. Mais le jugement doit être revu. L'ennemi n'a pas de réalité substantielle, indépendante de notre relation. S'il braque son arme sur moi c'est qu'il pense tout comme moi mais inversement que je suis son ennemi mortel. Qui est mon ennemi ? L'être que je crois être tel car je crois qu'il croit que je suis également son ennemi !
Cette reconnaissance mutuelle est nécessaire et suffisante. Si, dans mes pensées ou à travers mes parole, l'ennemi se dote de caractéristiques – il est fourbe, brutal, ne pense qu'à violer ou prend plaisir à tuer et à détruire... – toutes ces caractéristiques ne sont qu'un mirage, que le contrecoup de mes angoisses et de ma propre envie d'avoir raison contre lui. La propagande donne un visage à l'ennemi. Mais pour cela il faut qu'il soit d'abord identifié. C'est par après qu'il sera roux ou frisé, mécréant, avide et mensonger, issu de parents eux-mêmes depuis toujours nos ennemis.
Mais pour le philosophe l'affaire est entendue : l'ennemi n'a pas de visage car il peut tous les avoir ; l'ennemi n'a pas de substance ou pas d'essence car il est dotée d'une essence pour être la cible du ressentiment et des passions tristes des hommes. Pour le sociologue, l'affaire n'est pas plus embrouillée. Chaque époque s'invente des figures particulières de l'ennemi, quitte à réécrire son histoire, à s'inventer rétrospectivement des raisons de se défier systématiquement de lui.

Lecture :
Reinhard Johler, Freddy Raphaël & Patrick Schmoll (dir.). La Construction de l'ennemi. Strasbourg, Néothèque, 2009, 324 p.

Résumé de l'ouvrage
La figure de l'ennemi prépare, accompagne et soutient l'effort de guerre. Des rhétoriques et des scénographies la construisent. Des savoirs à prétentions scientifiques ou religieuses la légitiment. Des médias la transmettent.
Les relations franco-allemandes depuis 150 ans permettent d'observer ce construit, son exacerbation passionnelle pendant et entre trois guerres successives, en même temps que son évaporation tout aussi remarquable après les années 1950 avec la construction européenne. Allemands et Français, ennemis héréditaires d'hier, sont devenus la colonne vertébrale de l’Europe. Ce retournement en une génération de représentations hostiles pourtant séculaires a définitivement sapé la crédibilité des discours qui depuis nous proposent des figures hostiles de remplacement : l’Union soviétique après 1945, le terrorisme islamiste depuis la chute du Mur de Berlin.
Contrastant avec les passions qu'elle suscite et avec l'impossibilité pour les adversaires de l'interroger sur le moment, l'inconsistance de la figure de l'ennemi telle qu'elle s'avère dans l'après-coup, sa versatilité au gré des discours qui la fabriquent et la scénarisent, révèlent qu'elle a une fonction. Les adversaires sont unis par leur désignation mutuelle comme ennemis, qui renforce par réciprocité leurs identités propres. Que deviendrait chacun s'il n'avait pas un ennemi sur qui compter pour se rassurer sur lui-même ? La société, l’individu peuvent-ils exister sans lui ?

Introduction, à lire attentivement en téléchargeant le texte à l'adresse suivante :

Un second développement peut maintenant s'attacher à une des déclinaisons de la figure de l'ennemi : le barbare.
Les Perses nous invitent à adopter une tournure de pensée dialectique, car si les Perses sont pour les Grecs les barbares... les Grecs sont pour eux les barbares aux coutumes étranges voire difficilement acceptables ! Une recherche approfondie à partir du texte d'Eschyle semble même nécessaire pour clarifier les choses, c'est-à-dire appréhender l'incompréhension comme double et non simple illusion.
Le barbare existe toujours, même si depuis longtemps ce n'est plus le Perse ! Nous avons nos « barbares », ceux qui ne seraient pas faits pour s'entendre avec nous, ceux qui voudraient détruire nos réalisations les plus belles et nous prendre nos biens les plus chers ! Ceux qui, par nature, seraient nos ennemis ! Pour contrer ce genre de pensée délirante, paranoïaque peut-être, une pensée critique comme celle de Tzvetan Todorov, auteur de La Peur des barbares (2008, Robert Lafont) est très recommandable.
Il est même très utile (et agréable) d'écouter ce grand penseur contemporain sur Canal U, pour la conférence de clôture du colloque de mars 2009, « L'Islam et l'Occident à l'époque médiévale ».


jeudi 12 juin 2014

Bibliographie sur le thème de la guerre

Les trois œuvres au programme sont :
ESCHYLE, Les Perses (éd. GF)
CLAUSEWITZ, De la guerre (Rivages poche)
BARBUSSE Henri, Le Feu, Folio

Il est possible de télécharger une autre version des Perses, (traduction d'Alexis Pierron) : http://remacle.org/bloodwolf/tragediens/eschyle/perses.htm
Et même de visionner une adaptation sur Youtube, un téléfilm de Jean Prat datant des années 60 :

Il existe quantité de manuels traitant du thème, analysant les œuvres, proposant des corrigés et des indications de méthode. J'ai participé à un recueil de dissertations La guerre, épreuves de français-philosophie, Dissertations & méthodes 2015-2016, Ellipses.

Il existe en ligne une bibliographie remarquable, celle du MagPhilo CNDP. Pourquoi ne pas commencer par jeter un coup d'œil à ses différentes rubriques ?

Sur le même site, on n'oubliera pas la filmographie associée :

Voici une sélection bibliographique personnelle pour compléter ce travail, étant donné qu'il existe une multitude d'œuvres qui, en totalité ou en partie, peuvent nous permettre de réfléchir ce thème de la guerre. On ne pourra jamais qu'en donner quelques exemples.

La Grèce et la tragédie grecque

L'Iliade, chant 1, chant 12

Jacqueline de Romilly, La tragédie grecque P.U.F.
Jacqueline de Romilly, Hector, Le Livre de poche
Victor Davis Hanson , La guerre du Péloponnèse, Champs-Histoire

Une analyse des Perses par Dominique Gouillart :

Héraclite, « Fragments », in Les Présocratiques, Gallimard
Platon, Lachès sur le courage

La guerre une épreuve sans panache

Hugo, Les Misérables, à Waterloo, la charge des cuirassiers
Zola, La Débacle

Louis-Ferdinand Céline, Le voyage au bout de la nuit
Ernst Jünger, Les Orages d'acier
Erich-Maria Remarque, A l'ouest rien de nouveau (Stock)
Maurice Genevoix, Ceux de 14

Sur le triptyque « La guerre » (1928-1931) d'Otto Dix, une analyse de S. Bruyère :

Giraudoux, La guerre de Troie n'aura pas lieu (Grasset)

Norman Mailer, Les Nus et les morts (Gallimard)
Jesse Glen Gray, Au combat. Réflexions sur les hommes à la guerre

Dumora Jacques, Octave ou le Mort-Homme (éd. Orphie, à paraître)

Ouvrages d'auteurs classiques

Augustin, La cité de Dieu, Livre 19 chapitre 12
Machiavel, Le Prince (chapitre12-14) Hatier (Classiques et Cie)
Hobbes, Le Léviathan, Sirey pp 124-127
Montesquieu, De l'esprit des lois, Livre 1à, chapitre 2
Rousseau, Du contrat social, livre 1, chapitre 4
Kant, Critique de la Faculté de Juger, § 28, P.U.F.
Kant, Vers la paix perpétuelle, Hatier (Classiques et Cie)
Hegel, La philosophie du droit, (§ 341-355, L’histoire universelle)
Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra. « De la guerre et des guerriers »
Comte, Cours de philosophie positive, tome 6, 57e leçon
Alain, Mars ou la guerre jugée, Folio
Bergson, Les Deux sources de la morale et de la religion

Les réflexions des polémologues et philosophes contemporains

Une critique des Lumières, celle du chevalier de Jaucourt, dans l'Encyclopédie, article « Guerre »
disponible sur Gallica (et l'article "Paix" de Diderot).

Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations. Ière partie, chap. 6, Dialectique de la paix et de la guerre
Günther Anders, La Haine à l'état d'antiquité, 2007 Bibliothèque Rivages
Gaston Bouthoul, Traité de polémologie, Payot
Canto-Sperber Monique, L'idée de guerre juste, 2010 P.U.F.
Thérèse Delpech, L’ensauvagement du monde, 2005, Seuil
Pierre Hassner, La violence et la paix. De la bombe atomique au nettoyage ethnique, 1995 Ed Esprit
Karl Popper, La Leçon de ce siècle 10:18
Bertrand Russell, Science, puissance, violence, 1954, A la Baconnière
Peter Sloterdijk, Colère et temps, 2007, Libella Maren Sell
Michaël Walzer, Guerres justes et injustes, 1999, Belin

Le dernier ouvrage mentionné est d'après moi le meilleur ouvrage, le plus complet, pour traiter le programme dans une perspective qui n'est pas celle du baratin ou du remplissage de copies. Voici le plan de ses cinq parties :

  1. La réalité morale de la guerre
  2. La théorie de l'agression
  3. La convention de la guerre
  4. Les dilemmes de la guerre
  5. La question de la responsabilité


Le site de l'Institut de Stratégie Comparée

Sélection d'articles disponibles sur Internet

Michel Cochet, « Guerre ou paix »

Hansen-Love, « La guerre (pour commencer) »

Hansen-Love, « Freud. Guerre et pulsion de mort »

Guy Pervillé « Qu'est-ce que le terrorisme » (2002)

Michel Sennelart, « La qualification de l'ennemi chez Emer de Vattel »

Et l'ensemble du site de référence des prépas scientifiques, Magister :

Bonnes lectures !

Une sorte de corrigé du concours centrale

Proposition de résumé, texte de Vladimir Jankélévitch, La Mort, I. IV, « Le vieillissement » p. 204-206, « L'homme est intérieur à son propre destin (…) donc étranger ».

La temporalité d'un être vivant est un horizon toujours ouvert devant soi.
Le temps subjectif est abondant ; le temps objectif est en revanche mesuré, borné, compacté dans la pensée. Une sorte d'illusion symétrique oppose ainsi une durée peau de chagrin, qui nous angoisse comme réserve inexorablement vouée / à l'épuisement, et un temps spatialisé qui nous obsède par sa tendance à s'étirer indéfiniment. Nous sommes inquiets car nous pensons le mouvement comme totalité close ou bien unité divisible à l'infini.

Certes, tous ceux qui ignorent l'ennui rêvent d'une vie se poursuivant éternellement. Fantasme ! Mais / l'éternité s'éprouve ici et maintenant, se découvre à celui qui s'immerge dans la durée vitale. La conscience est en effet capable d'éterniser le devenir. Pensons aux deux archétypes de la temporalisation que sont les mouvements de l'âme qui s'abîme dans la grâce d'une / musique et l'heur du condamné à mort qui découvre la formidable densité du moment actuel parce qu'il est devenu vraiment attentif au flux de ses impressions renouvelées.
Si le temps vécu s'éternise sans abolir la mort, un sujet peut vieillir en gardant un esprit jeune, une capacité / à investir continûment le présent, sans se préoccuper du futur.

210 mots

Dissertation.

ATTENTION. Pour ce "corrigé", je ne respecte volontairement pas le nombre de mots imposés (1200) dans le but de rendre plus claire la démonstration produite. 

« Une conscience intérieure à elle-même trouve en quelque sorte le présent éternel dans le grouillement des instants innombrables et infinitésimaux qui composent un devenir continu. »
Dans quelle mesure votre lecture des trois œuvres au programme vous permet-elle de valider cette affirmation de Jankélévitch ?

Le temps est un des thèmes privilégiés de la rêverie philosophique, entre dire poétique et pur baratin. Dans ce genre de rêveries qui ne vaut guère pour sa rigueur se déploient de multiples fantasmes et s'expriment de puissantes émotions, des peurs qui confinent à l'angoisse. Dans La Mort, Vladimir Jankélévitch en produit un parfait exemplaire. Voici ce qu'il dit au sujet de ce qu'il appelle le « temps vécu » ou bien le « temps vital » sans faire de claire distinction entre les deux : « Une conscience intérieure à elle-même trouve en quelque sorte le présent éternel dans le grouillement des instants innombrables et infinitésimaux qui composent un devenir continu. » Est-ce la parole d'un génie ou bien de l'enfumage ? L'analyse de cette forte parole y découvre trois caractéristiques qui pourront faire l'objet d'une réflexion dans une confrontation avec les œuvres du programme. D'une part, Jankélévitch parle d'une faculté supérieure à la raison, « la conscience intérieure à elle-même » qui est une sorte d'intuition pouvant s'approcher au plus près des choses et d'elle-même. D'autre part, il soutient une continuité du temps, parlant d'un « devenir » qui serait une sorte de puissance transcendante englobant toute chose dans sa nécessité et produisant son ordre propre. Enfin il suggère une possibilité d'éternisation du temps subjectif pour un sujet qui réussirait à se fondre dans le moment présent. Qu'en penser ?

L'idée selon laquelle il est possible de saisir la réalité vivante du temps dans une intuition est séduisante mais fragile. Voyons comment elle a pu être étayée théoriquement. Et demandons-nous alors s'il est possible de la retrouver en littérature.
L'auteur de l'Essai sur les données immédiates de la conscience est un partisan de l'intuition. Jankélévitch approuve sa méthode et lui emboîte le pas, cherchant à être le plus près des choses. Dans l'extrait que nous venons de résumer il fait jouer une opposition entre une surconscience abstraite ou englobante considérant toute chose dans un état d'achèvement et une conscience « intérieure à elle-même », se concentrant sur le présent et considérant le procès des choses en lui-même. Cette attention au devenir est en tout point l'intuition bergsonienne quoique Bergson insiste pour sa part sur la nécessité de dépasser les cadres figés du langage, de contrer les pièges de l'ordre discursif par une intuition ouverte au milles nuances du vécu.
Suivant Bergson ce sont les nécessités pratiques de l'existence qui nous poussent à « solidifier nos impressions », à reconnaître autour de nous des objets substantiels, dotés de fixité. Il donne l'exemple de la ville qui jour après jour, et même heure après heure, ne cesse de changer. La ville est mobile au niveau de la sensation et pour un sujet ayant une riche vie émotionnelle. Mais ordinairement une personne qui réside dans une ville en fait un objet aux contours figés. Au mieux ce sujet inattentif à sa propre conscience du changement fera vieillir la ville avec lui. Au pire il l'immobilisera entièrement, en projetant « la durée fuyante de son moi » dans l'espace homogène. On pourrait dire en reprenant la métaphore de Bergson que la multiplicité des instants vécus, des « impressions sans cesse changeantes », s'enroule autour de l'objet extérieur pour en adopter « les contours précis et l'immobilité ». La conscience intérieure de Jankélévitch parviendrait à dérouler cet écheveau de petites impressions et en retrouverait le caractère anarchique, aléatoire, imprévisible. D'où, vraisemblablement, l'emploi du terme de « grouillement » pour qualifier les instants de notre vécu qui peuvent se dérouler dans la conscience ou s'enrouler autour d'un objet.
Dans La Mort, Jankélévitch feint de croire que le contraste de la conscience de l'instant avec le temps déjà vécu tient à l'exercice de cette intuition au plus près des choses. Contre le temps racorni de la « chronologie objective », replié sur quelques idées mortes, la durée vivante de la conscience serait le déploiement toujours fécond de petites impressions ou minuscules sensations qualitativement diverses. L'explication est séduisante. Mais elle ne tient guère. Certes il existe un paradoxe concernant la durée de la vie. Rétrospectivement celle-ci est brève. La richesse de l'instant vécu semble disparaître à jamais quand le regard objective le monde et abolit l'impression purement esthétique que les choses produisent en nous. Mais ce n'est pas par rapport au présent qui serait dense ou « épais » que le passé serait fin et dénué d'intensité. C'est par rapport au temps du monde qu'objectivement la durée d'une vie est brève. Ce n'est pas parce qu'il serait appréhendé par l'intelligence ou une « surconscience », que le temps déjà vécu rapetisse. C'est tout simplement parce qu'en tant que passé il n'est plus ! Il n'est plus que présent disparu reconstruit à l'aide de la mémoire. Et cette reconstruction peut être singulièrement intense comme nous le montre Nerval au chapitre VI de Sylvie, dans l'épisode de la « table nuptiale » chez la vieille tante, où se succèdent des instants de mélancolie et de joie pure, faisant parler des vestiges en eux-mêmes dépourvus de valeur mais qui apparaissent soudain comme autant de symboles de valeurs éternelles : la beauté, la jeunesse, le don de soi. Le passé possède ainsi un charme subtil pour celui sait reconnaître les signes. Et c'est bien l'intelligence du narrateur qui en retrouve la saveur dans le présent.

L'expression de « devenir continu » sous la plume de Jankélévitch mérite une explication. Pour lui, tout devenir ne semble pouvoir s'opérer que dans une continuité temporelle. Un changement de forme ou d'état, un simple mouvement physique comme une translation s'opéreraient dans l'espace et dans le temps sous la condition de la continuité. Continuité veut dire alors maintien de l'ipséité de la chose qui change ou se déplace, malgré tout ce qui affecte sa mêmeté.
Un visage vieillit continûment avec des rides de plus en plus prononcées. Ainsi le visage de Clarissa vieillit dans le regard de ses connaissances ou dans son miroir. Mais la continuité du vieillissement est proprement imperceptible. Dans Mrs Dalloway, Woolf adopte une perspective sceptique. Elle insiste sur le fait que l'âge n'est pas une partie de notre identité mais une donnée sociale, que les autres nous imposent avec leurs jugements catégorisants. Ainsi c'est brutalement que le fait du vieillissement s'impose à Clarissa, alors qu'elle se soucie de Peter et peine à se reconnaître dans l'image que le miroir lui renvoie. Vu l'impermanence des choses, il ne peut y avoir de vérité éternelle de ce visage, seulement une impression fugace devant être recueillie comme une goutte qui tombe ! Dans une plongée « au cœur même de l'instant », Clarissa prend acte d'une rupture. En clouant l'instant sur place, en résistant à « la pression de tous les autres matins », elle parvient à comprendre qu'elle n'est plus en phase avec l'image qu'elle s'est forgée d'elle-même. Elle regarde un « visage rose et délicat » qu'elle doit reconnaître, accepter comme sien.
Quand l'accent est mis sur la progressivité ou les transformations silencieuses on retrouve la thèse de Bergson suivant laquelle le temps est continu mais hétérogène. La continuité serait même évidente d'après l'auteur de l'Essai, nos sensations s'enchaînant et se fondant les unes dans les autres. On ne lui adjoindrait l'idée inexacte d'un temps homogène que par contamination avec la représentation de l'espace. En vrai, la durée serait hétérogène, vécue plus ou moins intensément, suivant la variation qualitative du flux de nos sensations. Mais si l'homogénéité tient à l'adoption d'une perspective, pourquoi la continuité serait-elle réelle et non pas elle aussi une construction de l'esprit ? Si la vérité du temps est celle d'une musique, comment ne pas voir que derrière la fusion des notes en une mélodie se tient un rythme et que celui-ci présuppose la discontinuité du temps comme le remarque Bachelard ? Le rythme n'est pas une cadence qui se répète à l'identique mais un système de ruptures, de variations presque prévisibles (car rétrospectivement prévisibles!) qui introduit sans cesse du nouveau et fait soudainement apparaître des formes qui l'instant d'avant n'existaient pas.
Jankélévitch a tout à fait raison de souligner que la temporalité peut être mal vécue. Il existe des cas de phobie à l'égard du temps qui passe. Et des crises d'angoisse ! Mais ce qui dans Mrs Dalloway tourmente les êtres humains comme Septimus ou Peter ou même Clarissa n'est pas lié à la continuité ou à la discontinuité du temps comme dans le paradoxe de Zénon. C'est seulement la nécessité de la fin de toute chose qui apparaît comme une absurdité. Que le temps soit divisible lors de la course d'Achille ou qu'il ne le soit pas, l'idée du néant est effrayante en elle-même. Virginia Woolf rend même de manière remarquable la discontinuité du temps vécu en évoquant la façon dont les Londoniens observent tout à coup un avion faisant des figures dans le ciel. Le spectacle n'est en fait que l'addition de séquences autonomes qui n'ont d'unité que par leur mise en récit. Un moment l'avion n'est présent que par l'ouïe comme grondement annonciateur, puis il survient et il n'est plus présent que visuellement. L'un éclipse l'autre, « tandis qu'ils regardaient le monde entier fit silence ». De même avec l'irruption d'oiseaux, la sonnerie des cloches, événements inessentiels, ou bien encore la capacité à lire les traînées de fumigène, se produisent des ruptures, le temps est une succession de « voilà ». Tout à coup la fumée apparaît, puis elle disparaît quand une lettre apparaît : « C » puis « E » puis « L ». Et les lettres disparaissent dès qu'un mot se dévoile : « Blaxo », Kreemo » ou« Toffee ». Ainsi Woolf évoque la métastabilité de nos perceptions, le fait que le donné sensoriel est perçu avec des bifurcations, trouve une sorte d'équilibre passager, puis s'effondre afin d' une nouvelle forme.

L'éternité est le double du temps. Le temps est négation ; l'éternité est affirmation de l'être sans retrait. Les choses temporelles sortent du néant et retournent au néant ; les êtres éternels sont soustraits à la génération et à la corruption. Il semble toutefois qu'au cours de nos vies certains événements tranchent sur tout le reste et gagnent prodigieusement en force de telle sorte qu'on peut croire que l'éternité s'est dévoilée à un mortel ou qu'elle a été au moins entraperçue dans une sorte d'extase. Que penser de cette hypothèse ?
En évoquant la densité du moment présent ou « l'épaisseur » réjouissante du présent, Jankélévitch s'appuie sur une expérience que tout le monde a pu faire un jour. Le temps ordinairement fuyant semble parfois s'éterniser. Et c'est bien un des charmes de l'œuvre d'art que d'arriver à produire cette illusion d'une temporalité autonome, extatique. Mais l'explication de cette « grâce » pour reprendre le terme du premier chapitre de l'Essai, n'est pas surnaturelle. Ce n'est pas parce que la musique déroge aux lois du monde qu'elle nous emporte et nous fait oublier le passage du temps, c'est parce que l'auditeur portant son attention aux formes oublie pendant un moment de penser au reste de sa vie et à tout ce qui le préoccupe. La fluidité d'un air épouserait parfaitement la fluidité de la vie de la conscience. L'extase au sens fort du terme, comme expérience miraculeuse, n'est pas requise dans ce qui n'est à vrai dire qu'une impression extatique, particulièrement fragile.Une sorte d'hypnose ou de rêve éveillé dit Bergson. Et c'est dans le corps, par les sens, non par une sortie du corps et une élévation à l'intelligible que cet effet d'éternisation du présent se réalise.
L'éternité pour Nerval comme pour beaucoup de romantiques est une sorte d'illusion nécessaire. En se référant à des périodes glorieuses, à des vies devenues mythiques, à des vérités intemporelles, un esprit sensible peut s'opposer au caractère prosaïque de son époque et à la trivialité de sa propre existence. Dès le premier chapitre de Sylvie l'oncle épicurien du narrateur réalise ironiquement l'Aufhebung du temps peau-de-chagrin en faisant peindre des portrait de ses conquêtes successives puis en transformant ceux-ci en médaillons de blagues à tabac ! La beauté fuyante est d'abord éternisée, puis elle est recyclée pour ne pas être retirée de la vraie vie, celle où on boit, mange, fume... C'est ironiquement qu'il faut pareillement considérer les chefs d'œuvre immortels. Rousseau nous semble éternel, parce qu'il survit dans le souvenir du père Dodu et dans la Nouvelle Héloïse, et non parce que son génie l'a sauvé de le mort.
L'éternité pour Woolf et maints auteurs modernes est sans doute une illusion dangereuse dont il faut se prémunir. Ce qui est proprement humain comme l'amour n'est pas éternel et ne le sera jamais que dans les contes de fée ou dans les mythes. Le véritable amour d'ailleurs n'est pas la passion faussée par l'égocentrisme qui est dans le cœur d'une bigote comme miss Kilman, mais la tendresse que peut ressentir Clarissa Dalloway pour sa fille ou bien pour la vieille voisine de l'appartement d'en face. Il faut avoir l'esprit libre comme Clarissa pour réussir à saisir dans la solennité de l'instant vécu quelque chose comme une raison de vivre : une possibilité de contrer l'absurdité de la condition humaine pendue entre deux néants. « Toutes sortes de petites choses vinrent danser dans le sillage de ce coup solennel [de Big ben] qui venait de tomber, plat, comme un lingot d'or, sur la mer. » Ce qui s'abolit dans la plénitude de l'instant est la distinction du frivole et du sérieux, du minuscule et du grandiose. Mais le temps demeure pour toujours ce qui s'oppose à l'éternité, comme un sillage qui se reforme en permanence.


Au cœur de la réflexion de Jankélévitch sur le vieillissement, la citation que nous venons d'étudier et de critiquer se révèle très confuse. Il semble bien qu'elle fasse partie non d'une argumentation rigoureuse mais d'un mouvement de pensée rhapsodique, empruntant l'essentiel de ses thèses à la pensée bergsonienne de la durée. Le plus net est l'emploi du terme « grouillement » suggérant une sorte de fécondité mais dont l'emploi est douteux. Ce qui est éternel pour nous, comme Lucrèce le note dans son poème sur la nature, est l'instant en lui-même, puisque éternellement renouvelé. Mais dès lors qu'on parle des instants composant un moment, qu'on en fait des infinitésimaux pouvant s'additionner, on ne parle plus de ce maintien éternel de l'instant qui impressionne tant Clarissa Dalloway. On invente un instant doté d'épaisseur, sorte de monstre logique auquel on rattache un devenir substantiel, peut-être même providentiel, dont l'intuition seule pourrait capturer la vérité. Cette profondeur est sans doute illusoire. Lorsque le narrateur de Sylvie se rapporte à un temps imaginaire, le temps jadis qui maintient vivaces les coutumes et les rêves de l'enfance, il ne fait rien d'autre que d'inventer un temps poétique susceptible d'embellir le présent, pouvant le rendre plus intense, mais pas le sanctifier ni l'épaissir ! De même que l'incertitude des repères temporels, l'évanescence est au contraire une caractéristique fondamentale de cette temporalité créatrice mais profane.

Le temps des concours n'est pas aussi joyeux que le temps des cerises

La première phase des concours vient de se terminer. Les candidats ont composé pour les différents concours une épreuve de lettres-philosophie. Il fallait rédiger une dissertation pour Polytechnique ou bien le concours E3A, produire un résumé suivi d'une discussion pour Centrale ou CCP.

Les correcteurs sont sans doute déjà aux prises avec leur paquet de copies. Bon courage à eux. D'autant que le cru des copies 2014 risque d'être fameux.
Une rapide enquête après épreuve auprès de quelques étudiants de mes classes m'a alarmé. Sans exagérer, elle a globalement donné comme résultat un état d'esprit désabusé, s'exprimant par des réflexions lapidaires comme « dommage que les sujets étaient incompréhensibles », « je sais pas du tout quoi penser » ou encore « on a été verni ».

Ont-ils effectivement été vernis ? L'UPLS mets rapidement en ligne les sujets de lettres-philosophie. Quatorze sont téléchargeables. Il est donc possible de vérifier.

Les candidats savent qu'ils peuvent s'attendre à un peu n'importe quoi. Et c'est très bien, puisque cette part de hasard correspond à l'exigence d'égalité devant le concours : nul ne sait a priori à quoi s'attendre. Une épreuve peut avoir pour support la réflexion d'un critique d'art contemporain ou qu'un spécialiste de Proust, d'un philosophe spiritualiste ou d'un physicien.
Les étudiants à la solide culture générale peuvent se démarquer du lot. Découvrant parfois pour la première fois un auteur au style très particulier ou une manière non conventionnelle de formuler ses idées, le candidat doit faire preuve d'une bonne faculté d'adaptation.

Par exemple le sujet du concours de la banque commune Polytechnique inter-ENS pour la série PSI est une citation du philosophe Alain qui peut désarçonner son lecteur à la première lecture.

Mais, le moins qu'on puisse dire c'est que certaines épreuves montrent un désir très prononcé d'élever le niveau de réflexion bien au-dessus des pâquerettes. Jusque dans les cieux !
Rien de mieux en effet que des textes parlant sans les définir de « surconscience », d' « Adagio vécu » ou de « stage vital », que des citations parfois tronquées évoquant une énigmatique « heure totale », un bien curieux « passage des autres en soi », un étrange déploiement « des dimensions empiriques du temps » dans le « temps perdu », pour pousser les étudiants dans leurs retranchements et leur faire produire le meilleur d 'eux-mêmes !
Notons au passage qu'un sujet proposé aux étudiants de MP et PC est carrément hors programme ! Il s'agit cette fois du concours Polytechnique inter-ENS. Le concepteur du sujet a sans doute été étourdi puisqu'il a oublié dans un moment d'égarement que c'était la question originale du « temps vécu » qui était cette année au programme. Il a proposé aux candidats une réflexion portant sur le temps en général, la métaphysique du temps, et pas du tout le temps vécu... Avec une très belle réflexion de Bachelard tirée de L'Intuition de l'instant :
« Le temps n'a qu'une réalité, celle de l'instant. Autrement dit, le temps est une réalité resserrée sur l'instant et suspendue entre deux néants ».
Certes tout sujet sur la réalité du temps peut être rattaché au thème du temps vécu. Mais tout sujet sur l'espace aussi ou sur la conscience, etc. Dommage qu'il ne soit pas écrit en en-tête de ce sujet la nota bene du concours CCP : « Si un candidat est amené à repérer ce qui peut lui sembler être une erreur d'énoncé, il le signalera sur sa copie (...) ». 

Certains sujets pas du tout hors programme pour leur part sont à la fois admirables et d'une audace réjouissante. Pour faire le parallèle avec le Festival de Cannes qui se déroule en ce moment je remets donc quelques palmes :

Palme d'or de la citation alambiquée au concours de la banque agro-véto (qui est vraiment le plus beau de tous), obtenue pour ses deux question de vocabulaire :
Expliquez : « la subtilité du pouvoir passe par la dysrythmie » - la citation de Barthes est alors coupée, avec la soustraction de la suite après une virgule, à savoir : « de l'hétérorythmie »... dommage, c'était encore mieux avec les deux néologismes), ainsi que « la ponctuation affective des milieux de vie et des façons de se regrouper dans ces milieux ».

Palme d'or de la comparaison incompréhensible au concours de l'Ecole des Mines, Telecom INT, TPE-EIVP pour la fin de sa belle citation de Georges Didi-Huberman :
« Il n'y a dans l'anachronisme du temps psychique, ni début, ni suite ni fin. Ce n'est pas exactement une histoire. Cela ne se raconte pas, mais s'éprouve en blocs d'intensité, en sites mémorables, en nœuds de force. »

Palme d'or de la rhapsodie au concours Centrale-Supélec à la fois pour son texte de Jankélévitch tiré de La Mort et son sujet de dissertation :
« Une conscience intérieure à elle-même trouve en quelque sorte le présent éternel dans le grouillement des instants innombrables et infinitésimaux qui composent un devenir continu ».

Palme d'or du sujet proposé par l'école qui adore l'être en soi et le beau mot de « principe » au concours de l'Ecole Normale Supérieure et de l'Ecole Nationale des Ponts et chaussées de la filière BCPST :
« La réminiscence nous livre le passé pur, l'être en soi du passé. Sans doute cet être en soi dépasse-t-il toutes les dimensions empiriques du temps. Mais dans sont ambiguïté même, il est le principe à partir duquel ces dimensions se déploient dans le temps perdu, autant que le principe dans lequel on peut retrouver ce temps perdu lui-même, le centre autour duquel on peut l'enrouler de nouveau pour avoir une image de l'éternité ». Gilles Deleuze.

Bravo à tous ces concepteurs de sujets imaginatifs qui produisent de véritables perles de beauté et de subtilité. Et vivement l'année prochaine qu'on tourne la page du temps vécu et de tout le baratin que la notion suscite chez les élégants et très raffinés grands penseurs de notre temps. Des vrilles de parfums anachroniques, des torrents de nectars d'éternité, des blocs inénarrables chus ici-bas, des cascades de rythmes primitifs endiablés, des dissolutions du temps incorporé dans la fatrasie, des productions angoissées d'éléatisme à rebours, des principes de la réalité suspendus dans le rien qui nihilise le néant... tout cela sera vite oublié.
Et peut-être que l'année prochaine les candidats travailleurs venant de milieux défavorisés dépourvus de certains codes de reconnaissance auront autant de chances que les autres.

P.S. Dire qu'en revanche des écoles moins ont donné des sujets tirés de réflexions d'Etienne Klein... ce n'est pas elles qui auront la palme du sujet inattendu et déroutant ! On a même vu un concours déterrer une citation d'Alain, un has been s'il en est ! Comment est-ce possible ?

Résumé d'un texte de Sénèque

L’usage de tout système électronique ou informatique est interdit dans cette épreuve.

Présenter sur la copie en premier lieu le résumé de texte et en second lieu les réponses aux questions.
Il est tenu compte, dans la notation, de la présentation, de la correction de la forme (syntaxe, orthographe), de la netteté de l’expression et de la clarté de la composition.
Résumé et réponses aux questions ont la même notation et forment un ensemble indissociable.

Partie I - Résumé de texte
Résumez en 200 mots le texte suivant. Un écart de 10 % en plus ou en moins sera toléré. Vous indiquerez avec précision, en marge de chaque ligne, le nombre de mots qu’elle comporte et, à la fin du résumé, le total.
Ceux-là seuls jouissent du repos, qui se consacrent à l'étude de la sagesse. Seuls ils vivent ; car non seulement ils mettent à profit leur existence, mais ils y ajoutent celle de toutes les générations. Toutes les années qui ont précédé leur naissance leur sont acquises. À moins d'être tout à fait ingrats, nous ne pouvons nier que les illustres fondateurs de ces opinions sublimes ne soient nés pour nous, et ne nous aient préparé la vie. Ces admirables connaissances qu'ils ont tirées des ténèbres et mises au grand jour, c'est grâce à leurs travaux que nous y sommes initiés. Aucun siècle ne nous est interdit : tous nous sont ouverts ; et si la grandeur de notre esprit nous porte à sortir des entraves de la faiblesse humaine, grand est l'espace de temps que nous pouvons parcourir.
Je puis discuter avec Socrate, douter avec Carnéade, jouir du repos avec Épicure ; avec les stoïciens, vaincre la nature humaine ; avec les cyniques, dépasser sa portée ; enfin, marcher d'un pas égal avec la nature elle-même, être contemporain de tous les siècles. Pourquoi, de cet intervalle de temps si court, si incertain, ne m'élancerais-je pas vers ces espaces immenses, éternels, qui me mettraient en communauté avec les meilleurs des hommes ?
Les insensés, qui sans cesse en démarche pour rendre de vains devoirs, tourmentants pour eux et pour les autres, se seront livrés tout à leur aise à leur manie, auront été frapper chaque jour à toutes les portes, n'auront passé outre devant aucune de celles qu'ils auront trouvées ouvertes, et auront colporté dans toutes les maisons leurs hommages intéressés, combien de personnes auront-ils pu voir dans cette ville immense et agitée de tant de passions diverses ?
Combien de grands dont le sommeil, les débauches ou la dureté les auront éconduits ? Combien, après les ennuis d'une longue attente, leur échapperont en feignant une affaire pressante ? Combien d'autres, évitant de paraître dans le vestibule rempli de clients, s'échapperont par quelque issue secrète, comme s'il n'était pas plus dur de tromper que de refuser sa porte ! Combien à moitié endormis et la tête encore lourde des excès de la veille, entrouvriront à peine les lèvres pour balbutier, avec un bâillement dédaigneux, le nom mille fois annoncé de ces infortunés, qui ont hâté leur réveil pour attendre celui des autres !
Ceux-là, nous pouvons le dire, s'attachent à leurs véritables devoirs, qui tous les jours ont avec les Zénon, les Pythagore, les Démocrite, les Aristote, les Théophraste, et les autres précepteurs de la morale et de la science, des relations intimes et familières. Aucun de ces sages qui n'ait le loisir de les recevoir ; aucun qui ne renvoie ceux qui sont venus à lui, plus heureux et plus affectionnés à sa personne ; aucun qui souffre que vous sortiez d'auprès de lui les mains vides. Nuit et jour leur accès est ouvert à tous les mortels.
Nul d'entre eux ne vous forcera de mourir, tous vous apprendront à quitter la vie ; aucun ne vous fera perdre vos années, chacun y ajoutera les siennes ; nul ne vous compromettra par ses discours ; nul n'exposera vos jours par son amitié, et ne vous fera chèrement acheter sa faveur. Vous retirerez d'eux tout ce que vous voudrez ; et il ne tiendra pas à eux que, plus vous aurez puisé à cette source abondante, plus vous y puisiez de nouveau.
Quelle félicité, quelle belle vieillesse sont réservées à celui qui s'est mis sous leur patronage ! il aura des amis avec lesquels il pourra délibérer sur les plus grandes comme sur les plus petites affaires, recevoir tous les jours des conseils, entendre la vérité sans injure, la louange sans flatterie, et les prendre pour modèles.
On dit souvent qu'il n'a pas été en notre pouvoir de choisir nos parents ; que le sort nous les a donnés. Il est pourtant une naissance qui dépend de nous. Il existe plusieurs familles d'illustres génies ; choisissez celle où vous désirez être admis, vous y serez adopté, non seulement pour en prendre le nom, mais les biens, et vous ne serez point tenu de les conserver en homme avare et sordide ; ils s'augmenteront au fur et à mesure que vous en ferez part à plus de monde.
Ces grands hommes vous ouvriront le chemin de l'éternité, et vous élèveront à une hauteur d'où personne ne pourra vous faire tomber. Tel est le seul moyen d'étendre une vie mortelle, et même de la changer en immortalité. Les honneurs, les monuments, tout ce que l'ambition obtient par des décrets, tous les trophées qu'elle peut élever, s'écroulent promptement : le temps ruine tout, et renverse en un moment ce qu'il a consacré. Mais la sagesse est au-dessus de ses atteintes. Aucun siècle ne pourra ni la détruire, ni l'altérer. L'âge suivant et ceux qui lui succéderont, ne feront qu'ajouter à la vénération qu'elle inspire ; car l'envie s'attache à ce qui est proche, et plus volontiers l'on admire ce qui est éloigné.
La vie du sage est donc très étendue ; elle n'est pas renfermée dans les bornes assignées au reste des mortels. Seul il est affranchi des lois du genre humain : tous les siècles lui sont soumis comme à Dieu : le temps passé, il en reste maître par le souvenir ; le présent, il en use ; l'avenir, il en jouit d'avance. Il se compose une longue vie par la réunion de tous les temps en un seul.
Mais combien est courte et agitée la vie de ceux qui oublient le passé, négligent le présent, craignent pour l'avenir ! Arrivés au dernier moment, les malheureux comprennent trop tard qu'ils ont été si longtemps occupés à ne rien faire.
Et, de ce qu'ils invoquent quelquefois la mort, n'allez pas en conclure que leur vie soit longue : leur folie les agite de passions désordonnées qui les précipitent même vers ce qu'ils craignent ; aussi ne désirent-ils souvent la mort que parce qu'ils la redoutent.
Ne regardez pas non plus comme une preuve qu'ils vivent longtemps, si le jour, souvent, leur paraît long, et qu'en attendant le moment fixé pour leur souper, ils se plaignent que les heures s'écoulent avec lenteur ; car si quelquefois leurs occupations les quittent, ils sont tout accablés du loisir qu'elles leur laissent ; ils ne savent ni comment en faire usage, ni comment s'en débarrasser : aussi cherchent-ils une occupation quelconque : et tout le temps intermédiaire devient un fardeau pour eux. Cela certes est si vrai, que, si un jour a été indiqué pour un combat de gladiateurs, ou si l'époque de tout autre spectacle ou divertissement est attendue, ils voudraient franchir tous les jours d'intervalle.
Tout retardement à l'objet qu'ils désirent leur semble long. Mais le moment après lequel ils soupirent est court et fugitif, et devient encore plus rapide par leur faute ; car d'un objet ils passent à un autre, et aucune passion ne peut seule les captiver. Pour eux les jours ne sont pas longs mais insupportables. Combien, au contraire, leur paraissent courtes les nuits qu'ils passent dans les bras des prostituées et dans les orgies !
Aussi les poètes, dont le délire entretient par des fictions les égarements des hommes, ont-ils feint que Jupiter, enivré des délices d'une nuit adultère, en doubla la durée. N'est-ce pas exciter nos vices que de les attribuer aux dieux, et de donner pour excuse à la licence de nos passions les excès de la Divinité ? Pourraient-elles ne leur point paraître courtes, ces nuits qu'ils achètent si cher ? Ils perdent le jour dans l'attente de la nuit, et la nuit dans la crainte du jour.
Leurs plaisirs mêmes sont agités ; ils sont en proie à mille terreurs ; et au sein de leurs jouissances cette pensée importune se présente à leur esprit : "Combien ce bonheur doit-il durer ?" triste réflexion qui a souvent fait gémir sur leur puissance les rois, moins satisfaits de leur grandeur présente qu'effrayés de l'idée de son terme.
Mais que dis-je ? leurs joies mêmes sont inquiètes ; car elles ne reposent pas sur des fondements solides : la même vanité qui les fait naître, les trouble. Que doivent être, pensez-vous, les moments de leur vie, qui, de leur aveu même, sont malheureux, si ceux dont ils s'enorgueillissent et qui semblent les élever au-dessus de l'humanité, sont loin de leur offrir un bonheur sans mélange ?
Sénèque De la brièveté de la vie
Partie II. Questions

Vous répondrez à chacune des questions en un paragraphe d'une dizaine de lignes maximum.

1. Justifiez le jugement de Sénèque, « Ces grands hommes vous ouvriront le chemin de l'éternité ».
2. Que veut dire l'auteur lorsqu'il affirme «  leurs joies mêmes sont inquiètes ; car elles ne reposent pas sur des fondements solides : la même vanité qui les fait naître, les trouble ».

Proposition de résumé

Studieuse, apaisée, la vie bonne recueille le legs des générations antérieures dont les sages demeurent pour moi toujours disponibles pour un dialogue.
Au contraire l'agitation fiévreuse des foules est gage d'isolement. Puissants et valets s'obligent, se jalousent, se méprisent perpétuellement ; ils dilapident leurs heures en vains cérémoniels. / Ils ne cultivent aucune amitié spirituelle, seule capable de nous apprendre à mourir et à vieillir en jouissant d'une belle existence, autonome et généreuse.
Le bonheur suppose la fréquentation des philosophes offrant gratuitement leurs lumières et nous incitant bientôt à reprendre le flambeau !
Humbles, conscients de la vanité des // gloires terrestres, vous résisterez au temps. Divine est en effet la vie qui garde en mémoire les biens passés, résiste aux désirs fuyants, s'accomplit dans le présent.
Mais la vie devient misérable pour les insensés que la mort angoisse et fascine. Et le temps s'accélère à mesure qu'il se /// perd. Les divertissements communs comme les plus vifs ou rares ne satisfont guère les oisifs qui s'ennuient parfois jusqu'au désespoir, ni les jouisseurs qui souffrent d'impatience compulsive, redoutent la fin précoce et inéluctable de leurs plaisirs éphémères.
Qui arrivera donc à dire combien l'inquiétude / ruine le bonheur et décuple les maux ?


208 mots

Résumé d'un texte de Marcel Conche

Résumé de texte

Résumez en 180 mots le texte suivant de Marcel Conche, extrait de « Temps, temporalité, temporalisation » (2009). Un écart de 10 % en plus ou en moins sera toléré. Vous indiquerez avec précision les groupements de 50 mots par un signe (/) et, à la fin du résumé, le total.

La temporalisation n’est que la temporalité dans la forme concrète et individualisée qu’elle prend chez chaque être humain en fonction d’abord de la façon dont il entend mettre en pratique les exigences de la morale, en soi universelle, ensuite de son éthique personnelle, c’est-à-dire de son choix de vie.
L’homme ne peut vivre dans le Temps immense de la Nature, car il lui faut croire être, et il ne peut vivre dans ce qui fait de lui un presque rien, un « éclair » dans le temps infini. Il lui faut finitiser le temps, se donner un temps à l’échelle humaine. Il lui faut penser que vivre cent ans, c’est avoir une longue vie, alors que cent ans, qu’est-ce que c’est dans l’infini ? L’homme se donne le temps qu’il lui faut pour pouvoir croire que cela vaut la peine de vivre et d’agir. Aussitôt réveillé le matin, je me donne un certain empan1 temporel, une certaine longueur de temps, celle qu’il me faut pour avoir l’élan qui me permettra de déployer mon activité – car même si je ne suis pas un homme d’action, j’ai une activité. Le Temps « enfante à l’infini des nuits et des jours », dit Sophocle (OEdipe à Colone, 617-618). Dans le Temps aux jours innombrables, je délimite une portion et je vis dans un temps réduit, rétréci, où je suis moi-même et où j’ai affaire à des êtres.
L’empan temporel que l’on se donne est variable, selon que l’on se propose de faire de petites choses, de grandes choses, ou pas grand-chose ou de simplement vivre. Il est variable aussi selon que l’on est dans la jeunesse ou que la jeunesse est passée. Dans la jeunesse, on ne fait sans doute pas de projet qui impliquerait que l’on vive mille ans. Cependant, généralement, on ne songe pas à la mort. Mais à un certain moment de la vie, l’on a un point d’inflexion ou de basculement, où les projets prennent forme non plus sous l’horizon de la vie à son acmé (akmè, « sommet »), mais sous l’horizon de la mort. L’homme temporalise le temps sur le fond de sa finitude, car il vit sa vie en fonction de sa non-vie. La vie est finie pour l’animal aussi, mais les animaux ne le savent pas. La finité de leur vie n’est pas finitude.
Les façons dont les humains temporalisent, c’est-à-dire s’approprient le temps, sont variables, disais-je, selon les éthiques, c’est-à-dire selon les diverses façons qu’ont les hommes de donner du sens à leur vie (la morale elle-même, qui ne définit qu’un minimum, n’ayant rien à voir avec le sens de la vie). Les uns se contentent du bonheur, et ils l’ont facilement sans philosophie pour peu qu’ils rencontrent l’amour. D’autres veulent la gloire, comme Achille, ou le pouvoir, comme la Cléopâtre de Corneille, d’autres les honneurs, d’autres l’argent, comme les financiers, capitalistes, hommes d’affaires, banquiers en général, d’autres la vérité scientifique, comme Pasteur, ou la vérité philosophique, comme Platon, ou embellir le monde, comme les poètes. Chacun a sa façon propre de se donner du temps, de s’approprier le Temps.
Intéressons-nous particulièrement aux philosophes. Les grandes philosophies nous offrent diverses possibilités de comprendre le monde, sans que la raison, à elle seule, puisse choisir entre elles. Or, elles nous offrent non seulement diverses possibilités théoriques, mais aussi diverses possibilités de vie. Les philosophes, en fonction de leurs philosophies très différentes, vivent de façons très différentes le temps de leur vie. Du moins en est-il ainsi chez les Grecs. Car les philosophies théologisées de l’époque moderne, étant l’œuvre de chrétiens, ne peuvent proposer d’autres manières de vivre que de vivre en chrétiens – selon les vertus chrétiennes, avec un zeste de stoïcisme parfois. Descartes, Malebranche, Leibniz, Berkeley, Thomas Reid, Kant, Hegel, n’ont pas des manières de vivre très différentes, si ce n’est que Malebranche, Oratorien, et l’évêque Berkeley consacrent davantage de temps à la prière.
En Grèce, au contraire, selon que l’on est disciple de Pythagore, ou de Platon, ou de Diogène, ou de Zénon, ou d’Aristippe, ou d’Épicure, ou de Pyrrhon, etc., on vit autrement. Si l’on est disciple de Pythagore, on ne s’enivre pas, on mange frugalement, surtout des légumes, jamais de viande, rarement du poisson, jamais du rouget ou du poisson à queue noire, jamais de fèves, on a pour idéal l’abstinence sexuelle ; on n’a pas de biens propres, car on admet, entre amis, la communauté des biens. À la fin du jour, on doit faire un examen de conscience : « Ai-je commis des fautes ? Qu’ai-je fait que je n’aurais pas dû faire ? Que n’ai-je pas fait que j’aurais dû faire ? » Diogène et Épicure sont d’accord avec la frugalité dans le boire et le manger et l’abstinence
sexuelle comme idéal, mais Diogène vit seul, tandis qu’Épicure vit avec ses amis une vie philosophique. Aristippe, lui, pense qu’il faut jouir de tout tant qu’on le peut sans nuire à sa santé. Il mène grand train de vie, a une table somptueuse ; il habite avec une courtisane, considérant qu’il n’y a pas de différence entre prendre une maison qui a déjà été habitée par beaucoup et une qui ne l’a été par personne.
Dans l’Académie de Platon, on travaille énormément, avec un emploi du temps strict : on étudie la musique, l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie, la stéréométrie, toutes sciences propres à former le philosophe ; on se passionne pour les irrationnelles et le problème de la duplication du cube. Mais objecte Épicure, nous pouvons mourir avant même de savoir la stéréométrie : « Fuis à voile déployée toute paideia », conseille-t-il (Diogène Laërce, X, 6) : la vie est brève et l’on ne vit qu’une fois ; alors ne te mets pas à l’étude des mathématiques, mets-toi au bonheur. Pyrrhon est d’accord avec Épicure : avant tout, le bonheur. Mais alors qu’Épicure juge la philosophie théorique nécessaire pour nous faire connaître la vérité et ainsi détruire les idées fausses qui font obstacle au bonheur, Pyrrhon préconise l’indifférence comme moyen du bonheur. Car rien n’est plutôt ainsi qu’ainsi ou que ni l’un ni l’autre : plutôt juste qu’injuste ou que ni juste ni injuste, plutôt beau que laid ou que ni beau ni laid, etc. Pyrrhon donne force leçons d’indifférence. Par exemple, un jour qu’Anaxarque, son disciple, était tombé dans un marécage, il continua son chemin sans lui prêter main-forte, ce qu’Anaxarque lui-même jugea admirable. Zénon parlait en allant et venant devant le portique (stoa) – la galerie à colonnades des peintres. Ceux qui venaient écouter Zénon furent appelés « Ceux du Portique », c’est-à-dire Stoïciens. Pour qu’ils ne soient pas trop nombreux, Zénon les faisait payer. Il passait pour enseigner la vertu aux jeunes gens, et on lui éleva une statue. Je pourrais parler d’Héraclite qui s’isolait de ses contemporains, de Xénophane qui récitait et chantait ses propres poèmes en Grèce et en Grande-Grèce (Sicile), de Stilpon qui, ayant perdu ses enfants, sa femme et ses biens du fait de la guerre de Démétrios, disait qu’il n’avait rien perdu « du sien », puisqu’il avait toujours sa raison et son savoir. Il y aurait à faire une différence entre les philosophes qui écrivent, et même abondamment comme Chrysippe, et ceux qui n’ont rien écrit, comme Socrate qui ne faisait rien que de chercher à ramener les Athéniens à la raison, et Pyrrhon qui portait des poulets à vendre au marché, ou de petits cochons, et, à la maison, faisait le ménage avec indifférence. Les religions – chrétienne, islamique, bouddhiste, comtiste, etc. – uniformisent l’homme et règlent son temps de vie. Le croyant n’est pas libre de s’approprier le temps comme il lui plaît : ce sont certains jours, certaines heures, certaines dates, certaines durées qui conviennent pour les offices, les prières, les célébrations, les fêtes. En Grèce, il en allait de même avec la religion civique. Mais la religion grecque excluait toute police de la pensée. Elle était sans dogme, les prêtres n’avaient aucune doctrine et ne propageaient, dans la plupart des cas, aucune sorte d’enseignement. Leur rôle n’était que d’accomplir les actes du culte de la cité. On fit boire la ciguë à Socrate non parce qu’il ne croyait pas aux dieux d’Homère, mais parce qu’il mettait en péril, croyait-on, les cultes de la cité. Puisque la religion n’imposait aucune Vérité, la pensée s’est trouvée sans entraves. Ce fut l’époque – la seule dans l’histoire du monde – de la libre pensée. Des philosophies très différentes virent le jour, explorant tous les champs possibles de la pensée rationnelle ; et ces philosophies s’incarnèrent dans des types d’hommes et des personnalités très différentes. Un philosophe grec est une philosophie en acte. Il signifie par lui-même une manière singulière de vivre une vie et d’employer le temps de sa vie – « singulière », c’est-à-dire libérée du collectif, ouverte à l’universel. Un philosophe grec ne sépare pas sa pensée de sa vie, sa vie de sa pensée. C’est un existant. Aussi est-il très important de savoir comment ont vécu les Platon, les Zénon., les Épicure, etc. Le seul moderne qui leur soit comparable est Montaigne.

Note : 1. L’empan est une ancienne mesure de longueur.


Proposition de résumé

Transformant le temps en vécu, la temporalisation suppose une morale, un engagement personnel.
La disproportion absolue de l'univers et de l'humain est effrayante. Elle suscite le mirage d'une durée disponible : chacun réduit le temps à sa mesure, fixe quotidiennement un horizon temporel où déployer son activité. Certes, /une telle perception est relative. Au pic de sa vie le sujet découvre une limite auparavant ignorée, sa mort, et modifie ses projets en conséquence.
Cette variabilité dépend fondamentalement de décisions éthiques. Une différence d'ambition, le choix de vivre pour le bonheur ou la gloire, la vérité ou la /beauté, impliquent une temporalité spécifique.
La diversité des vies philosophiques, défendant un modèle de vie réussie, illustre parfaitement les multiples possibilités de temporalisation. Malgré l'homogénéité de la compréhension du monde diffusée par le christianisme, la pluralité des représentations apparaît comme un fait irréductible. Il en découle une disparité /des modèles, ascétiques ou hédonistes, différant les plaisirs ou soulignant leur urgence. Par delà les polémiques se forge ainsi un idéal de vie singulière, rationnelle ou réfléchie, dialogique et questionnante, volontiers sceptique, opérant l'adéquation entre une existence et une pensée.


Total des mots utilisés : 191 mots

Conclusion

Comment lire les textes de Bergson où il parle du temps ? Faut-il le faire en identifiant ou non la durée pure et le temps vécu ? Certains n'ont pas pris le temps de poser la question. C'est sans doute une faute. La réponse va-t-elle de soi ? Rien n'est moins sûr.

Lisons un extrait de La Pensée et le mouvant (1938) "La perception du changement" où Bergson met en rapport la personnalité (le moi) et la durée pure (ici qualifiée de "vraie"), la vie de l'esprit et le temps et opère le dépassement du dualisme qu'il affectionne (fausse opposition du moi-substance Un et des états de conscience accidentels, multiples, qui se succéderaient en nous) :
"Les difficultés et contradictions de tout genre auxquelles ont abouti les théories de la personnalité viennent de ce qu'on s'est représenté, d'une part, une série d'états psychologiques distincts, chacun invariable, qui produiraient les variations du moi par leur succession même, et d'autre part un moi, non moins invariable, qui leur servirait de support. Comment cette unité et cette multiplicité pourraient-elles se rejoindre ? comment, ne durant ni l'une ni l'autre - la première parce que le changement est quelque chose qui s'y surajoute, la seconde parce qu'elle est faite d'éléments qui ne changent pas - pourraient-elles constituer un moi qui dure ? Mais la vérité est qu'il n'y a ni un substratum rigide immuable ni des états distincts qui y passent comme des acteurs sur une scène. Il y a simplement la mélodie continue de notre vie intérieure, - mélodie qui se poursuit et se poursuivra, indivisible, du commencement à la fin de notre existence consciente. Notre personnalité est cela même.
C'est justement cette continuité indivisible de changement qui constitue la durée vraie. Je ne puis entrer ici dans l'examen approfondi d'une question que j'ai traitée ailleurs. Je me bornerai donc à dire, pour répondre à ceux qui voient dans cette durée « réelle » je ne sais quoi d'ineffable et de mystérieux, qu'elle est la chose la plus claire du monde : la durée réelle est ce que l'on a toujours appelé le temps, mais le temps perçu comme indivisible. Que le temps implique la succession, je n'en disconviens pas. Mais que la succession se présente d'abord à notre conscience comme la distinction d'un « avant » et d'un « après » juxtaposés, c'est ce que je ne saurais accorder. Quand nous écoutons une mélodie, nous avons la plus pure impression de succession que nous puissions avoir, - une impression aussi éloignée que possible de celle de la simultanéité, - et pourtant c'est la continuité même de la mélodie et l'impossibilité de la décomposer qui font sur nous cette impression. Si nous la découpons en notes distinctes, en autant d' « avant » et d' « après » qu'il nous plaît, c'est que nous y mêlons des images spatiales et que nous imprégnons la succession de simultanéité : dans l'espace, et dans l'espace seulement, il y a distinction nette de parties extérieures les unes aux autres. Je reconnais d'ailleurs que c'est dans le temps spatialisé que nous nous plaçons d'ordinaire. Nous n'avons aucun intérêt à écouter le bourdonnement ininterrompu de la vie profonde. Et pourtant la durée réelle est là. C'est grâce à elle que prennent place dans un seul et même temps les changements plus ou moins longs auxquels nous assistons en nous et dans le monde extérieur."
Notre philosophe qualifie la durée pure de vraie, ce faisant il ne se contente pas de dire qu'elle est réelle, universelle, car il ajoute à son propos une valorisation. Celle-ci est amenée par la comparaison avec la mélodie, "une mélodie continue de notre vie intérieure" 1er §, la durée pure devenant une affaire d'esthète, puis par l'identification de cette durée au "bourdonnement ininterrompu de la vie profonde" 2nd §. Il y a de la noblesse à reconnaître en soi ce timbre, comme il y a de la grandeur d'âme en Socrate, quand il se révèle capable de se mettre à l'écoute de son daïmon !
La vie profonde, profondément vivante, réellement vivante, se déroule en nous comme une petite musique, continue (indivisible) et hétérogène (variable, changeante).
Mais est-ce donc que la durée pure est le temps ? Non, le dire serait excessif. C'est une modalité du temps, concurrencée en permanence par une autre modalité, celle de la fausse durée, du "temps spatialisé". Estce que la durée pure à défaut d'être le temps serait au moins le temps vécu ? Non, pas davantage. La durée pure est le temps vécu d'une certaine manière. Chez une personne qui fait un effort singulier pour retirer de sa vie, abstraire de sa conscience, quelque chose, l'ensemble des soucis pratiques, tout ce qui peut attirer son attention à l'extérieur de lui-même, dans le monde !
Quand Bergson écrit "Je reconnais d'ailleurs que c'est dans le temps spatialisé que nous nous plaçons d'ordinaire" il faut accepter cette reconnaissance. C'est dans le temps spatialisé que nous passons le plus clair de notre temps. Le temps vécu est ordinairement le temps spatialisé de l'ouverture au monde, de la durée mesurable, et exceptionnellement le temps mélodique du repli sur soi, de la durée réelle et indistincte.

Reprenons l'expérience de pensée de Schumann : « Si tous les mouvements de l'univers étaient uniformément accélérés, bien mieux : si, à la limite, une rapidité infinie resserrait le successif dans l'instantané, aucune formule scientifique ne serait modifiée. Cette situation fictive fait bien sentir que le temps de la science n'est pas celui de l'existence. Qu'est-ce donc alors que ce temps de l'existence auquel le bergsonisme affectera le mot durée? C'est le temps vécu et, comme tel, donné là où il est vécu, dans la conscience."
La science n'aurait pas de possibilité de mesurer autre chose que de l'espace. Il faudrait introduire en elle de la durée pour qu'elle puisse déterminer que des mouvements prennent du temps, que des changements s'effectuent à une vitesse particulière.
La conclusion forte, qui revient à affirmer que toute physique a aujourd'hui besoin d'une métaphysique pour avoir une certaine vérité repose en fait sur une argumentation faible. D'une part l'expérience de pensée est absurde. Un mouvement est accéléré par rapport à quelque chose qui ne l'est pas. Si tout est accéléré, c'est comme si rien ne l'est. Un monde où tout passerait deux fois plus vite est indiscernable par rapport à notre monde. L'idée de rapidité infinie terminant la vie de l'univers en un éclair, invoquée par l'auteur à la suite du mouvement universellement accéléré, n'est sans doute qu'une idée inconsistante, vide de sens. Et ce n'est pas tout. S'il faut se référer à la durée, il s'agit comme nous venons de le lire, non du « temps de l'existence » mais du temps de la mélodie intérieure, oblitérant la vie pratique, tout théâtre de l'existence et tout rôle à jouer sur scène.
La dernière phrase est péremptoire. Elle fait du temps vécu une sorte de miracle, donnée, à une sorte de principe, la conscience comme mystérieuse entité substantielle !
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